Le cinéma Pathé, une institution dans le monde du divertissement, a une histoire riche et complexe qui s'étend sur plus d'un siècle. Des foires parisiennes aux salles de cinéma modernes, Pathé a joué un rôle crucial dans le développement de l'industrie cinématographique, tant en France qu'à l'étranger, notamment en Belgique.
Charles Pathé, fondateur de Pathé Frères
Les Débuts d'un Empire Industriel (1896-1907)
Charles Pathé (1863-1957), issu d'une famille de petits commerçants, exploitait le phonographe d'Edison dans les foires de la région parisienne lorsqu'il découvrit le Cinématographe. Intéressé par ce type d'appareil, il finance sans succès les recherches de Henri Joly, avant de signer un accord avec les frères Lumière pour « un projecteur Lumière transformé Pathé ».
Avec son frère Émile, il crée Pathé Frères, dont l'activité conjugue la musique et le cinéma, sous un logotype (le coq et sa devise, « Je chante haut et clair ») qui révèle le primat du phonographe au cours des premières années d'exercice, jusqu'en 1906, du moins.
Au printemps 1896, Charles Pathé et ses trois frères, mettant en commun leurs économies, créent une première société. Jacques et Théophile s’étant retirés du projet, ce sont finalement Charles et Emile qui se retrouvent associés à la tête de la société Pathé Frères, créée le 28 septembre 1896.
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A ses débuts, Pathé frères se consacre surtout à la vente de produits phonographiques ; elle propose également des films et des appareils de prises de vue. Puis, transformée en société anonyme en décembre 1898 grâce à l’apport de financiers lyonnais et stéphanois, elle mène ses deux activités à un stade industriel.
Pathé diversifie et étend ses activités dans trois usines entre 1898 et 1906 : d’abord à Chatou (fabrication de cylindres puis de phonographes), à Vincennes (tournages de film, développement des négatifs, tirage des copies et coloriage des films),puis à Joinville à partir de 1906 (tirage des copies, montage, teintage, virage).
A l’étranger, Pathé s’implante à Foots Cray, en Angleterre, puis fait construire en 1907 une usine de cylindres à Moscou et une usine de tirage de copies à Bound-Brook, dans le New Jersey.
Ferdinand Zecca dirige la production des films à partir de 1901 et développe la notion de genres en proposant à son catalogue des scènes comiques, grivoises, dramatiques, réalistes, religieuses, des féeries, des contes, etc.
Aux théâtres de prises de vue de Vincennes (construit en 1902 et en 1904) et de Montreuil (1904) officient des metteurs en scène comme Lucien Nonguet, Segundo de Chomon, André Heuzé, Gaston Velle ou Albert Capellani.
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Des milliers de titres sont produits, certains connaissant un grand succès comme La Course à la perruque (André Heuzé, 1906), La Poule aux œufs d’or (Gaston Velle, 1906) et La Vie et la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ (Ferdinand Zecca, 1907).
A l’origine, le cinéma est une attraction populaire présentée dans les foires, les cafés-concerts et les brasseries. Pathé, en l’installant dans les premières salles de spectacles et en développant à grande échelle la location de films, contribue à créer à partir de juillet 1907 les premiers circuits régionaux.
Mais Pathé se caractérise surtout comme une firme internationale en ouvrant des succursales dès 1904 à Moscou et à New York, puis à Londres, Berlin, Milan, Barcelone, Amsterdam et Bruxelles.
Aux Etats-Unis, Pathé est une société pionnière, produisant un film par jour en 1906 quand les firmes américaines n’en proposent qu’un par semaine.
En 1907, 30 % des bénéfices de Pathé proviennent des Etats-Unis, à tel point qu’Edison en viendra en 1908 à former un trust de producteurs, la future Motion Picture Patents Company (MPPC),pour réduire la position dominante de la firme française, qui est alors le premier empire cinématographique mondial.
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« Le cinéma est le théâtre, l'école et le journal de demain », déclarait Charles Pathé en 1901, quelques années avant de créer un studio de tournage et une fabrique de pellicule, de lancer des actualités cinématographiques, d'aider le cinéma scientifique, mais aussi et surtout de triompher sur le marché du cinéma de distraction, assisté notamment par l'indispensable Ferdinand Zecca.
En 1908, Pathé est la plus grande firme cinématographique du monde, exportant vers de nombreux pays et détenant d'importants intérêts aux États-Unis où une alliance stratégique l'associe à Edison et aux principaux producteurs du pays.
En France, Pathé affermit son pouvoir en imposant la location de ses films au lieu de la vente au mètre comme il était d'usage, et constitue un circuit de salles présent dans toutes les régions. Hors du pays, l'empire est décentralisé.
S'il exporte aux États-Unis, Pathé produit sur place depuis 1910, diffuse Pathe Weekly, et remporte un grand succès avec des serials dirigés par Louis Garnier, comme The Perils of Pauline et The Exploits of Elaine.
Bien qu'il n'ait guère participé aux innovations technologiques, Charles Pathé est le premier grand entrepreneur du cinéma de l'ère des pionniers.
Pathé Face à la Concurrence et à la Guerre (1908-1918)
En France, la firme agrandit ses usines pour se spécialiser, à partir de 1909, dans la fabrication de la pellicule nitrate puis ininflammable. Les unités de production de Vincennes et de Joinville vont ainsi détrôner en Europe le monopole détenu par le fabricant américain George Eastman.
Progressivement, des théâtres de prises de vue et des laboratoires sont adjoints aux sites étrangers pour assurer une production locale et la diffusion des actualités filmées du Pathé-Journal qui, créé en 1908 est alors « le premier de l’univers ».
Aux Etats-Unis, le théâtre de prises de vue, dirigé par Louis Gasnier à partir de 1910, permet la diffusion de films adaptés au public américain.
Mais en s’internationalisant, l’école Pathé est inévitablement imitée, et bientôt concurrencée. Même si la société distribue encore entre 30 et 50 % des films projetés en Europe et aux Etats-Unis, la création de nombreuses firmes nationales en Suède, en Grande-Bretagne, en Italie et surtout aux Etats-Unis avec la MPPC, entraîne malgré une hausse en volume, un recul en part de marché.
Par ailleurs, l’entrée en guerre de la France en 1914 oblige Pathé à s’adapter. Pendant quelques mois, l’activité des usines est ralentie du fait de la mobilisation des ouvriers et des difficultés de transport.
A partir de 1915, la société participe activement à l’effort de guerre en consacrant une partie de ses installations de Chatou et de Vincennes à la fabrication d’armes et de protections. Pathé s’investit également dans le Service photographique et cinématographique des armées.
Enfin, la guerre déplace le pôle d’activité de la société vers les Etats-Unis, où les vingt épisodes de la série produite par Pathé Les Mystères de New York (1914) rencontrent un énorme succès qui permet à la société de faire du marché américain son principal fournisseur et destinataire. Plusieurs metteurs en scène de la maison y sont envoyés, Ferdinand Zecca en particulier.
La production cinématographique de Pathé de la décennie 1908-1918 évolue de façon significative. Pour diversifier son public, la firme opte pour des films plus longs et plus ambitieux, souvent inspirés de l’histoire et de la littérature.
A partir de 1908, Pathé édite par exemple les films des sociétés Le Film d’art et de la Société Cinématographique des Auteurs et Gens de Lettres (SCAGL).
Parmi les principales productions et éditions de la période, on mentionnera L’Assassinat du duc de Guise (1908), Cléopâtre (Henri Andréani et Ferdinand Zecca, 1910), L’Affaire du courrier de Lyon (Albert Capellani, 1911), Les Misérables (Albert Capellani, 1913), Notre-Dame de Paris (Albert Capellani, 1911), L’Affaire du collier de la reine (1911), La Glu (Albert Capellani, 1912), Lucrezia Borgia (Ugo Falena, 1912), Sans famille (1913), Les Mystères de Paris (Albert Capellani, 1913), Le Chevalier de Maison-Rouge (Albert Capellani, 1914), Maudite soit la guerre (Alfred Machin, 1914), la série des aventures de Rocambole (Albert Capellani, 1914) et les scènes de la Vie moderne réalisées par Ferdinand Zecca et René Leprince (1913).
Adaptation à la Nouvelle Donne Mondiale (1918-1928)
La fin de la guerre place Pathé devant un constat difficile : la perte de sa suprématie face aux productions étrangères, principalement américaines. Convaincu qu’il est illusoire de vouloir s’y opposer, la société recentre ses activités sur la fabrication de la pellicule.
En 1918, la branche phonographique localisée à Chatou se détache du groupe ; elle continuera de fonctionner sous la direction d’Emile Pathé. Entre 1920 et 1922, le groupe cède la majorité de ses succursales étrangères, affaiblies pendant la guerre. Il s’agit notamment en 1921 de la branche américaine, Pathé Exchange. La même année est créée une nouvelle société, baptisée Pathé Consortium Cinéma, chargée de la production et de la distribution des films. Elle contribue à changer le paysage de l’exploitation en rachetant des circuits et en mettant en place la notion d’exclusivité.
Entre 1918 et 1928, l’empire Pathé est donc complètement réorganisé. La société garde généralement un intérêt dans les filiales cédées. Les liens sont de diverses natures. Pathé investit par ailleurs dans la fabrication de pellicule à l’étranger, en Allemagne avec Glanzfilm, en Italie, avec la FILM ou aux Etats-Unis, avec Dupont de Nemours. En 1927, la firme s’allie en France avec son concurrent Kodak pour créer Kodak-Pathé. Mais l’associé américain est majoritaire et Pathé se concentre sur le tirage des copies à Joinville.
Pathé-Baby, une innovation de Pathé pour le cinéma à domicile
Parallèlement à sa politique de restructuration, Charles Pathé s’engage dans le développement des appareils de projection de formats réduits, le Pathé-Baby (sur film 9,5 mm) et le Pathé-Rural (sur film 17,5 mm), deux innovations techniques promises à un bel avenir. Lancé pour Noël 1922 à grand renfort de publicité, le Pathé-Baby, accessible au plus grand nombre, de petite taille et simple d’utilisation, permet au cinéma d’entrer dans les foyers. Le Pathé-Rural, lancé en 1927 avec le slogan « le cinéma partout et pour tous », est quant à lui un projecteur destiné à la petite exploitation qui permet de créer un réseau de salles dans les campagnes françaises.
Durant toutes les années 1920, la production cinématographique est dominée par les réalisations de prestige que Pathé Consortium Cinéma produit ou commande à la société des Cinéromans. Sa première production, Les Trois Mousquetaires (Henri Diamant-Berger, 1921), en douze chapitres, suscite l’engouement du public. Suivent Rouletabille chez les bohémiens (Henri Fescourt, 1922), Vingt ans après (Henri Diamant-Berger, 1922), Tao (Gaston Ravel, 1923), Vidocq (Jean Kemm, 1923), Mandrin (Henri Fescourt, 1924), Jean Chouan (Luitz-Morat, 1926), Belphégor (Henri Desfontaines, 1927).
De la production de la fin des années 1910 et des années 1920 émergent des auteurs comme Abel Gance (J’accuse, 1919, La Roue, 1923), Germaine Dulac (Gosette, 1923), ou encore Jean Epstein (Cœur Fidèle, 1923, La Belle Nivernaise, 1924
L'Ère Bernard Natan et l'Occupation (1929-1945)
L’arrivée de Bernard Natan à la tête de Pathé Cinéma inaugure une période d’activité intense pour la société, qui retrouve sa place dans toutes les branches de l’industrie cinématographique. Le parc de salles est considérablement renforcé par l’intégration de circuits français et belges et par la construction de salles prestigieuses comme le Louxor, le Marignan ou le Marivaux.
Surtout, la production des films reprend, tandis que de nouveaux studios sont aménagés : entre ceux que Natan possède rue Francoeur, ceux qu’il rachète à la société Cinéromans ou qu’il fait construire à Joinville, ce sont au total neuf plateaux modernes, insonorisés et dotés d’ateliers performants pour les décors et les costumes qui accueillent les tournages.
A Joinville comme rue Francoeur, certaines productions sont tournées simultanément dans plusieurs langues, puisque les films sont désormais parlants. Natan acquiert d’ailleurs à cet effet le procédé de sonorisation de la RKO, dont il devient le distributeur en France. Les brevets Baird de télévision ou ceux du professeur Chrétien (l’hypergonar, dont s’inspirera plus tard le Cinémascope) sont également acquis par Pathé.
Entre 1929 et 1935, l’activité de production est soutenue, avec une soixantaine de films parmi lesquels Accusée, levez-vous ! (Maurice Tourneur, 1930), L’Arlésienne (Jacques de Baroncelli, 1930), Les Croix de bois (Raymond Bernard, 1932), Les Deux orphelines (Maurice Tourneur, 1933), Ces Messieurs de la santé (Pière Colombier, 1933), Les Misérables (Raymond Bernard, 1934), Amok (Fédor Ozep, 1934), Tartarin de Tarascon (1934), Le Dernier Milliardaire (René Clair, 1934), L’Equipage (Anatole Litvak, 1935) ; L’Aventurier (Marcel L’Herbier, 1934)…
Bernard Natan, figure clé de Pathé dans les années 1930
Acteurs, techniciens et réalisateurs sont engagés pour plusieurs films et tournent donc très régulièrement pour la société. Il s’agit par exemple des acteurs de Gabriel Gabrio, Marie Glory, Gaby Morlay, Elvire Popesco, Raimu, Renée Saint-Cyr et de Charles Vanel. C’est dans les studios de Joinville que Jean Gabin fait ses débuts.
Cependant, la crise économique qui touche la France à partir de 1932 a de lourdes répercussions sur l’industrie du cinéma. Victime de ses investissements trop lourds et trop rapides, Pathé, incapable d’enrayer la régression de son chiffre d’affaires et la chute du cours de ses actions, est déclarée en faillite en 1936.
Les deux procès pour détournement de fonds et abus de confiance qui auront lieu en 1939 et 1941 à l’encontre des dirigeants de la société auront un fort retentissement, accentué par une violente campagne antisémite orchestrée contre Bernard Natan. Déchu de sa nationalité française, il mourra à Auschwitz en 1942.
Entre 1936 et 1943, Pathé est placée sous l’administration des syndics Mauger et Coutant. Les actifs de la firme (son enseigne prestigieuse, son catalogue de films, ses biens immobiliers, ses droits acquis dans la production et la distribution) permettent finalement son sauvetage, organisé par la Société Centrale de Cinématographie, sous l’autorité d’Adrien Remaugé, et sa renaissance en 1943 sous le nom de Société Nouvelle Pathé Cinéma.
La production, stoppée, reprend en juin 1941 à Francoeur avec Romance de Paris (Jean Boyer). Mais l’Occupation rend les tournages difficiles du fait de l’exode, des mesures prises contres les Juifs, des départs pour le STO et du rationnement de pellicule. C’est toutefois à cette période que Pathé reprend en 1943 la production du film tourné sous la houlette du tandem Prévert-Carné, Les Enfants du paradis. Ce sera le grand succès de 1945.
Grandes Coproductions et Succès (1946-1963)
Après la guerre, la Société Nouvelle Pathé Cinéma produit un grand nombre de films populaires. Des réalisateurs comme Julien Duvivier, Marcel Carné, André Hunebelle, Bernard Borderie ou Pierre-Gaspard Huit sont engagés pour mettre en scène les acteurs plébiscités par le public : Eddie Constantine et son personnage récurent de l’agent américain Lemmy Caution (Bernard Borderie : La Môme Vert-de-Gris, 1953, Les Femmes s’en balancent, 1954, Les Dames préfèrent le mambo, 1958), Jean Gabin (Voici les temps des assassins, Julien Duvivier, 1956) et Michel Simon (Monsieur Taxi, André Hunebelle, 1952), mais aussi Bernard Blier, Martine Carol, Darry Cowl, Danièle Delorme, Louis de Funès, Jean Marais ...
Pathé se lance dans une politique de coproduction avec des sociétés étrangères, principalement italiennes. Toutes les sociétés cinématographiques françaises de l’époque pratiquent de la même manière. Entre 1946 et 1960, 48 des 57 films produits par Pathé sont des coproductions. Si la première expérience avec la RKO américaine tourne court (le seul film issu de cette union est Le Silence est d’or, réalisé en 1947 par René Clair), l’association avec des sociétés de production étrangères, comme la Titanus en Italie ou la DEFA en Allemagne, s’avère fructueuse. Elle permet à Pathé de remporter deux Palmes d’or à Cannes, la première avec La Dolce Vita (Federico Fellini, 1960), la seconde avec Le Guépard (Luchino Visconti, 1963).
Cette politique offre également à Pathé l’occasion de collaborer à des réalis...
Pathé en Belgique (1900-1914)
La firme Pathé a également marqué l'histoire du cinéma en Belgique. Dès 1900, Pathé a établi une présence en Belgique, jouant un rôle important dans le développement de l'industrie cinématographique locale. Guido Convents a étudié la politique et la stratégie de Pathé en Belgique, soulignant la force et les faiblesses de cette multinationale dans le contexte belge.