Je suis une légende: Analyse d'un film culte et controversé

Sorti en 2007, Je suis une légende est un film qui suscite encore aujourd'hui des réactions passionnées, oscillant entre l'admiration et la critique. Pourquoi une telle division ? Pour beaucoup, il reste un sommet dans la carrière de Will Smith, porté par l'affection d'un large public, tandis que d'autres pointent du doigt ses défauts et ses libertés par rapport au roman original de Richard Matheson.

Treize ans après sa sortie, Je suis une légende est toujours considéré comme un des sommets, sinon LE sommet, de la filmographie de l’ex-Prince de Bel-Air. Prototype d’efficacité, le film est également un cas d’école en matière d’adaptation. L’occasion était trop belle de revenir sur ce blockbuster particulier, ainsi que le chef d’oeuvre de science-fiction dont il s’inspire.

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Pourquoi tant d'amour pour "Je suis une légende" ?

La popularité et la longévité du film semblent reposer sur deux éléments clés. Le premier est sans aucun doute Will Smith lui-même. Son charisme et son aura crèvent l'écran, captivant le spectateur même dans les longues scènes non dialoguées. On ne peut détourner les yeux du protagoniste, et l'on ressent pleinement la mélancolie de ses journées et le poids des années passées seul dans une ville désertée.

Le comédien devenu presque instantanément une star mondiale avec Le Prince de Bel-Air puis un aspirant roi du box-office avec Men in Black est souvent l’occasion de moqueries et quolibets. Quelques décisions hasardeuses, une série de films à la réussite hésitante et une image jugée trop lisse en ont fait la cible des cyniques. Mais cette écume, essentiellement numérique, masque fréquemment l’essentiel. Will Smith possède un socle de supporters international, vaste, et investi. C’est un artiste éminemment populaire, qui bénéficie de ce que commerciaux et autres créatures satanistes dévouées au dieu dollar ont baptisé un “public captif”.

Or, dans Je Suis une Légende, il est à son meilleur. Alors le récit repose quasi-exclusivement sur lui, les personnages secondaires n’y étant introduit que très tardivement. Et jamais on ne peut détourner les yeux du protagoniste. On ne questionne pas la mélancolie qui préside à ses journées, comme le poids des années passées à vivre seule dans une cité désertique qui se fait aisément sentir, en dépit de l’hygiène et du style impeccable que lui impose l’économie d’un blockbuster très propre sur lui.

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De même, on sera bien en mal de déceler une fausse note dans son interprétation, une réplique balancée de travers, un défaut d’incarnation, ou tout simplement une baisse de régime. Bien sûr, le spectateur insensible à son aura et à son style propre demeurera de marbre, mais prétendre que Smith démérite serait d’une grande malhonnêteté.

Enfin, les producteurs de Je suis une Légende ont eu le nez creux. Cinq ans plus tôt, 28 jours plus tard a mis un énorme coup de boule au film de zombies, dont on dira poliment qu’il était alors un peu putrescent. Fabriqué comme un petit film indépendant, le métrage marque les esprits, entre autres, grâce à sa fabuleuse introduction, qui suit un Cillian Murphy complètement ahuri, visitant Londres, vidée de ses habitants.

Mais 28 jours plus tard ne jouit pas de la visibilité d’un blockbuster, et s’il fait son trou en Europe, il faudra bien plus de temps pour que son culte s’impose partout dans le monde, notamment aux Etats-Unis, où on ne s’attend pas franchement à voir le vieux continent secouer aussi bien le cinéma post-apocalyptique que la figure du mort-vivant. Ce sera néanmoins le cas, et une nouvelle adaptation de Je suis une légende aurait de sacrés marrons à tirer du feu.

En effet, l’idée de la mégalopole à l’abandon est un concept formidablement cinégénique, qui enflamme l’imagination et la rétine presque instantanément, mais c’est quasiment un fusil à un coup. C’est à dire que contrairement à une nature désolée ou à des ruines vertigineuses, visuellement, l’idée ne peut pas être réinventée à l’infini, et le premier film qui marquera internationalement les esprits avec des plans d’une citadelle célèbre et désertée remportera la mise.

28 jours plus tard a durablement préparé le terrain, mais c’est bien Je suis une légende qui fait sauter la banque. Le métrage arrive alors que les effets spéciaux numériques et les moyens de son studio l’autorisent à livrer des visions dantesques, réalistes, de New York à l’état de nature. Sans compter que le budget autorise le blockbuster à aller beaucoup plus loin que Danny Boyle et multiplier les situations complexes, les plans aux airs de peintures surréalistes.

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À tel point qu’aujourd’hui encore, le souvenir de sa découverte est vif pour beaucoup de spectateurs. Une star au fait de sa gloire, des images totalement inédites pour le plus grand nombre... Il n’en faut pas plus au film pour rentrer instantanément dans l’inconscient collectif.

Voici quelques statistiques sur le film:

BudgetBox-officeScore Rotten Tomatoes
185 millions de $585 millions de $70%

Une adaptation controversée

Alors, pourquoi Je suis une légende est-il violemment détesté par certains ? Ses défauts de blockbuster ne suffisent pas à l'expliquer. Certes, le scénario est linéaire, l'écriture attendue, et la morale emprunte d'eschatologie chrétienne, mais cela ne le distingue pas forcément de la concurrence de l'époque.

Pour comprendre cette défiance, il faut se pencher sur le roman éponyme de Richard Matheson, publié en 1954, qui diffère grandement du métrage porté par Will Smith. Bien sûr, rien n’oblige une adaptation à retranscrire fidèlement une œuvre, et au sein d’Ecran Large, nous sommes plutôt favorables aux réinterprétations.

Tout d’abord parce que deux médiums différents n’ont ni les mêmes codes ni les mêmes fonctionnements, et qu’une réappropriation, une réinvention, sont toujours des points de départ plus créatifs qu’un décalque pur et simple. Néanmoins, dans le cadre de Je suis une légende, la logique n’est pas tout à fait celle-là, tant il semble que le blockbuster s’échine... à raconter le contraire de Richard Matheson.

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Pourtant, les points de départ sont tout à fait identiques. Dans les deux cas, Neville est supposément le dernier survivant de son espèce, dans une cité où tous ses semblables sont devenus des créatures vampiriques, qu’il traque le jour et qui le traquent la nuit. Sauf que la “légende” du titre n’a pas du tout le même sens.

Au fil du texte, notre héros découvre que les vampires sont en train d’évoluer. Et que pour des milliers d’individus transformés en créatures affamées, il existe une minorité de vampires intelligents, conscients, insensibles à la lumière du jour qui travaillent à rebâtir une société. Il le découvrira en faisant la connaissance de Ruth, espionne vampire envoyée pour amasser des informations sur le mystérieux humain décimant les suceurs de sang.

Veuve d’un vampire tué par Neville, elle finira par lui dévoiler que si elle a développé des sentiments pour lui, elle ne peut et ne doit pas empêcher ses semblables de s’emparer de lui. Capturé, Neville apprend qu’il doit être exécuté publiquement devant la nation vampire. Ruth lui accorde une dernière visite, et lui offre de quoi se suicider avant sa mise à mort. Neville regarde alors par la fenêtre de sa cellule et voient les milliers de vampires le fixant, terrifiés par cet individu mythique, l’ultime humain, décimateur de leurs proches, un être qui hante leurs cauchemars.

Agonisant, il comprend que l’humanité meurt avec lui, mais surtout qu’il est devenu une légende. On le voit, le désespoir tient une place beaucoup plus grande dans l’oeuvre originelle. Génialement écrite par Matheson, elle met le lecteur dans une position inconfortable mais passionnante, celle d’envisager sa propre fin, et sa propre fin aux prises avec une altérité radicale. D’où un sentiment de vertige, encore renforcé par la puissance du style sobre et parfois très sec de l’écrivain.

Réflexion sur le devenir de l’humanité, sur le sens des mythes mais aussi sur les modalités de leur transmission, Je suis une légende est un roman marquant, sans véritable équivalent au sein de la SF américaine. Par conséquent, voir la “légende” du titre prendre la tournure d’un délire messianique dédié à la gloire de Will Smith a quelque chose d’aussi affreusement ironique que terriblement simpliste.

Il est important que la légende de ces petites gens se perpétue. Qu’est-ce que Jésus a fait pour l’humanité ? Il a inventé l’alcoolisme en transformant l’eau en vin. Ah bravo. Neville n’est pas l’élu (cf Matrix). Il est juste un Américain qui fait son devoir. Robert Morgan se réveille comme tous les matins depuis maintenant trois ans. Il est le dernier survivant d'une terrible épidémie qui a causé la perte de l'humanité.

Dès les premières images mettant en scène Robert, Ubaldo Ragona et Sidney Salkow s’évertuent à communiquer au spectateur le poids de la routine mortifère de ce personnage. Un réveil douloureux, une démarche désabusée, et au plus visible les croix que le héros accumule sur des calendriers témoignant de sa solitude qui semble durer depuis des années: tout est fait pour nous inviter à éprouvé le terrible fardeau de Robert.

En faisant des morts des vampires, le film s’amuse des codes jalonnés par ses prédécesseurs, prenant à loisir ce qui lui convient, détournant d’autres éléments, et ignorant complètement certaines règles. Le reflet du miroir agit ainsi comme un repoussoir, le dégoût de l’ail est lié à une allergie propre au virus, la séduction et tout ce qui est relatif aux chauve-souris deviennent particulièrement discrets.

La première altération (et non des moindres !) consiste en la modification de l’origine même de l’épidémie : la mutation est causée dans le roman par une bactérie reproduisant les caractéristiques attribuées dans les mythes aux vampires (hyper-sensibilité à la lumière du soleil, peur de la croix, réaction à l’ail et aux pieux), tandis que dans le film la maladie est imputée à un virus censé lutter contre le cancer qui aurait eu des effets secondaires et aurait engendré une mutation de l’espèce humaine, jusqu’à sa quasi extinction.

Exit les vampires, bienvenus super-zombies ultra rapides et violents ! On note également la surprenante disparition de la plupart des scènes cultes du livres, qu’il s’agisse de la rencontre avec le chien (ici présent auprès du protagoniste dès le début) et avec Ruth, ou encore l’attente inlassable toutes les nuits devant la maison de Robert Neville des fameux vampires qui, dans le film, ignorent où résident le héros et se terrent exclusivement au cœur de la ville de New York.

Malheureusement, ces quelques qualités sont loin de faire oublier tous les défauts du film. Parmi eux figure en premier lieu la prodigieuse nullité de la fin qui change totalement non seulement le sens de l’œuvre de Matheson, mais aussi celui du titre. Si Robert Neville devient une légende dans le roman, c’est d’abord et surtout parce qu’il est bel et bien le dernier de son espèce et qu’il incarne ainsi pour la nouvelle civilisation émergente le monstre, le mythe.

Dans le film, en revanche, cette réflexion sur l’évolution de l’espèce, la normalité et la monstruosité disparaît totalement, le protagoniste devenant légende uniquement parce qu’il sauve l’humanité par son sacrifice. Les nombreux éléments visant à accentuer le côté pro-américain et à souligner le patriotisme sans faille du personnage m’ont également particulièrement agacée, de même que l’omniprésence de la thématique religieuse.

La vision d'un New York entièrement déserté et envahi par la végétation et les animaux sauvages constitue les meilleurs moments du film, situés plutôt dans sa première partie. Sa solitude et la mission qu'il s'est confiée en fait, pour la communauté des suceurs de sang, le véritable monstre. Le dernier être humain est ainsi devenu la légende monstrueuse d'un monde où la normalité est celle de la majorité, fut-elle celle de créatures inhumaines.

Bref il y a l’idée de base et le reste c’est du brodage made in Hollywood pour plaire au plus grand nombre. , le côté apocalyptique est juste montré (pas de discours dessus ni de réflexion profonde) sans creuser.Après c’est pas mal joué, l’histoire est très moyenne au final, un peu déjà vue, pas mal de longueurs, un rythme qui se tient encore, des dialogues banals malgré la situation, des incohérences (le héros est piégé mais comment et pourquoi ? Aucunes conséquences, et son sauvetage on n’y revient jamais), une musique qui n’apparaît qu’à la fin, quoique ça peut aller avec le côté vide et silencieux.

On a les grandes lignes du livre mais pas l’atmosphère oppressante ni de tension causée par les vampires et l’apocalypse. Cela donne quelque chose de classique là où ça pouvait aller plus loin, pas de surprises, On sent que Will Smith a flairé le bon filon avec une histoire qui a eu son succès littéraire, sauf que si on l’adapte complètement autrement ça n’a forcément pas le même rendu.

Les rares scènes d'action ou celles où on sursaute un peu ne semblent être là que pour satisfaire les aficionados du genre qui, sans elles, auraient crié au scandale en disant qu'il ne se passe rien, qu'il n'y a pas de rythme, qu'on s'ennuie, etc.

Neville sauve le monde car il n’attend après personne pour le faire, comme Dieu par exemple. Il vit dans le réel. Et dans le réel il n’y a que des hommes et des mutants.

Voici une carte de New York après l'épidémie:

New York après l'épidémie

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