Mort ou vif : Réévaluation d'un western postmoderne de Sam Raimi

À sa sortie en 1995, Mort ou vif fut accueilli avec une rare hostilité critique. Trente ans plus tard, cet accueil dit peut-être davantage de la critique que du film lui-même. Ce besoin de classer les œuvres dans des catégories établies - western classique, pastiche, hommage - trahit une difficulté à appréhender un objet hybride, dont la singularité excède les grilles de lecture traditionnelles.

Nanar fendard pour les uns, film « mouais, bof » pour d’autres, ou curiosité pour cinéphiles sans foi ni loi, Mort ou vif (1995) ne souffre pas l’indifférence. Snobé par la presse et le public à sa sortie dans un climat critique hostile au western post-moderne, le film fait un bide. Et si, aujourd’hui, rien ne permet à cette œuvre de décrocher s, on peut bien lui trouver un petit quelque chose qui nous plaît. Ne serait-ce que pour Sharon Stone, qui y règne en maîtresse.

TriStar a publié le 13 avril 2025 un article sur ce western avec Sharon Stone en vedette, dirigé par Sam Raimi (Spider-Man) et qui souffle cette année ses 30 bougies. Un western avec Sharon Stone en vedette, dirigé par Sam Raimi (Spider-Man) et qui souffle cette année ses 30 bougies, vous l’aviez peut-être oublié… Pas nous !

Mort ou vif : Affiche du film

Synopsis

L’histoire : John Herod règne tel un tyran sur la petite ville de Redemption où se tient chaque année un tournoi de duels à mort à l’issue duquel la somme de 123.000 dollars est promise au meilleur tireur. Jusque là Herod a toujours empoché la récompense lui-même.

Une mystérieuse inconnue (Sharon Stone) débarque en ville pour se venger... La petite ville de Redemption, aux Etats-Unis, vit sous la coupe d'un implacable tueur, coupable du meurtre du shérif de la bourgade vingt ans auparavant. Tous les ans, Herod organise un tournoi où se rassemblent les meilleures gâchettes de l'Ouest, une excellente occasion pour ce fin tireur d'éliminer d'éventuels rivaux. Une jeune étrangère fait sensation cette année : pour la première fois, en effet, une femme est inscrite au tournoi. Nul ne peut évidemment se douter qu'Ellen est la fille de l'ancien shérif et qu'elle est venue pour venger la mort de son père. Le propre fils d'Herod participe lui aussi aux épreuves. Les deux rejetons se retrouveront-ils face à face, le doigt sur la détente ?...

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Analyse

Mort ou vif est œuvre de commande transcendée. Le scénario initial, signé Simon Moore, se voulait un exercice de style visant à transposer les motifs du western italien en féminisant la figure de l’étranger. Sur le papier, on retrouve tous les lieux communs : la ville asservie, le tyran sadique, le duel rituel, les flashbacks du traumatisme originel. Rien, ne laissait présager un (véritable) geste d’auteur original.

Mais confier ce matériau à Sam Raimi, alors auréolé de la trilogie Evil Dead et de Darkman, revenait à l’arracher d’emblée au plancher du classicisme. Car Raimi n’est pas un réalisateur qui s’efface derrière une forme : il revendique la mise en scène comme surface visible, comme geste ostentatoire. Là où le scénario appelait un western sage, Raimi invente un espace baroque, presque fantastique, où chaque plan traduit une frontière entre spectacle et introspection.

Sharon Stone : l’héroïne hantée est au cœur de ce dispositif. Elle est alors au sommet de sa carrière, impose une présence qui bouleverse les attentes. Coproductrice du film, star dont l’image fut défintivement façonnée par Basic Instinct et Total Recall, y incarne Ellen, mystérieuse étrangère venue défier la mort dans une ville nommée Redemption. Son personnage n’est pas un simple avatar féminin de Clint Eastwood. Derrière la posture de la « flingueuse » se loge une peur viscérale, un traumatisme inscrit dans les flashbacks qui rythment le récit et lui dessine progressivement ses véritables enjeux.

Ellen « joue » à l’impitoyable, comme les autres personnages jouent à être ce qu’ils ne sont pas : Russell Crowe en prêtre nouvellement repenti, Leonardo DiCaprio en jeune tueur qui se rêve adulte, Gene Hackman en despote qui mime l’absence de peur. Tous sont des masques, des figures en représentation.

Le choix d’unité de lieu et de temps (tout le film tourne autour de la durée du tournoi) confère à Mort ou vif une dimension méta. Redemption est moins une ville réelle qu’un espace mental, une prison symbolique. À cet égard, on pense au Dark City à venir d’Alex Proyas : impossible d’en sortir, les règles y sont imposées par une autorité toute puissante et oppressive. Les motifs visuels en témoignent : horloges omniprésentes cadrées en amorce, silhouettes noires des gardiens d’Herod évoquant des figures fantomatiques proches de l’imagerie d’un Darkman.

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L’espace du western est ici transfiguré en décor fantasmagorique, où chaque duel devient un rituel plus proche du mythe que de l’histoire réaliste. Le langage de la caméra est clairement ce qui distingue fondamentalement Mort ou vif du western habituel… la place donnée à la mise en scène est monumentale. Travellings fulgurants, contre-plongées vertigineuses, caméras subjectives dévoilant les canons et trouant les corps, ralentis stylisés, plans débullés, crash cutting, trans-trav enchainés les uns aux autres : Raimi compose une véritable grammaire visuelle de duels postmodernistes.

Cette flamboyance ne relève pas de la parodie mais d’un geste esthétique cohérent : traduire l’étouffement d’un monde qui ne demande qu’à exploser, l’impossibilité d’échapper à cette cité aux rouages antiques, et ce, jusqu’à la catharsis finale. L’excès visuel devient la parabole d’un lieu saturé de violence, de frustration, de mémoire… en un mot comme en cent du trop plein.

Loin du réalisme psychologique ou de la fidélité générique, Mort ou vif s’inscrit dans une logique de faux-semblants. Les personnages « jouent » leur rôle, la ville est une scène, et la caméra elle-même rappelle constamment que l’image est mise en scène. Plutôt que de reconduire le western vers son passé (Ford, Leone), Raimi le détourne vers un ailleurs : un espace de fantasmagorie où se rejoignent comic book, tragédie antique et conte cruel. Le film échappe ainsi aux catégories où on voulait l’enfermer. Ni parodie, ni hommage figé, Mort ou vif est un western spectral, qui redéfinit le genre par excès et stylisation.

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Réception et Héritage

La réception initiale de Mort ou vif révèle combien la critique peine à appréhender les œuvres qui débordent les cadres. Ce qui fut perçu comme maniérisme ou ironie déplacée apparaît aujourd’hui comme une invention formelle, une réflexion sur le genre comme théâtre de masques et de simulacres.

Il faut réhabiliter la création de Raimi. Mort ou vif est moins un western que la traversée baroque d’un cinéaste qui interroge, à travers l’excès visuel, la possibilité même de représenter la mort, l’acceptation de l’inéluctable, la rédemption.

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Au final, il convient d’avouer que The Quick and the Dead mérite d’être pleinement réintégré à l’histoire du cinéma des années 1990 - non pas comme curiosité mal aimée, mais comme jalon essentiel de l’esthétique de Sam Raimi dans son ensemble !

Trente ans après sa sortie dans les salles, le western de Sam Raimi ne rivalise toujours pas avec ceux de Sergio Leone. Mais nous lui avons (re)trouvé quelques atouts, et Sharon Stone n’est pas le seul... Et l’obtient. Une bonne raison de revoir Mort ou vif.

Avec sa mise en scène outrancière, sa longueur et le systématisme des duels dans la deuxième heure, Mort ou vif fait tache… Et pourtant. Il faudrait ne pas bouder l’exercice de style de Sam Raimi, généreux hommage à sa cinéphilie. Il convoque Sergio Leone, bien sûr - lors de la sortie du film, on lui a reproché une mauvaise copie des westerns spaghettis -, avec zooms avant exacerbés, gros plans répétés sur les yeux et flash-back successifs, révélant le traumatisme initial de l’héroïne. Il y ajoute sa patte : des surimpressions et un colt qui traverse l’écran tournoyant sur fond noir, des décadrages et des effets spéciaux que ne renierait pas Tarantino. Un spectacle kitsch à souhait, qui se déguste avec une certaine gourmandise aujourd’hui.

Distribution

En premier lieu, car on est bien servi par une distribution typiquement 90’s. Gene Hackman joue le salaud de service, comme il se complaisait à le faire à l’époque. Sharon Stone, en pleine période post « Basic Instinct », incarne une héroïne vengeresse pro de la gâchette, mais non habituée à tuer des gens. Russel Crowe, alors inconnu, tourne ici dans son premier film américain un rôle de bandit en rédemption. Un tout jeune Leonardo DiCaprio (!) en insolent flamboyant. Mais aussi quelques seconds rôle qui apportent du caractère, tels que Gary Sinise, Keith David, ou Lance Henriksen, qui n’avait pas encore sombré dans les abymes du DTV. Des personnages hauts-en-couleur, qui bénéficient de suffisamment de développement pour s’élever au-delà des stéréotypes que l’on pouvait craindre.

Bien avant Titanic et Gladiator qui feront d'eux des stars planêtaires, Di Caprio et Crowe se font leur main sur ce sympathique western où s'affronte Sharon Stone et Gene Hackman.

Voici une liste des acteurs principaux :

Acteur Rôle
Sharon Stone Ellen
Gene Hackman Herod
Russell Crowe Cort
Leonardo DiCaprio Le Kid

L'impact de Sharon Stone

L’actrice américaine, révélée trois ans plus tôt dans le thriller érotique Basic Instinct (1992), souffre de son image de femme fatale. Ses rôles suivants dans Sliver (1993) et L’Expert (1994) n’évitent pas la redite, avec des scènes torrides imposées par les productions, capitalisant sur son aura de sex-symbol. Mais avec Mort ou vif, elle tient sa revanche. La comédienne y incarne une lonesome cow-girl peu loquace, nouvelle venue dans une ville de l’Ouest américain où se joue un concours de duels organisé par un vilain maire (Gene Hackman). L’héroïne réclame vengeance, Sharon Stone aussi.

Coproductrice du film, Sharon Stone décide enfin de (presque) tout. Elle fait venir le jeune Sam Raimi, réalisateur culte pour les fans de sa trilogie Evil Dead (1981-1993), et lui laisse les mains libres à la tête de son premier film pour un studio hollywoodien. Elle choisit aussi le casting. Leonardo DiCaprio, qui vient de jouer dans Gilbert Grape (1993) et dont elle paiera le cachet de sa poche - le studio se montre frileux, il n’est pas encore la star de Roméo + Juliette (1996). L’Australien Russell Crowe, auquel elle offre son premier rôle aux États-Unis. Et Gene Hackman, qu’on retrouve seulement trois ans après son personnage de shérif impitoyable dans… Impitoyable.

Selon Evil Dead Companion, Sharon Stone avait reçu une longue liste de réalisateurs approuvés pour Mort ou vif.

Au milieu des années 1990, Basic Instinct a déjà fait de Sharon Stone une star. Mieux encore, elle se fait un nom en coulisses en tant que productrice. Pourtant confrontée quotidiennement à un système patriarcal et surtout un milieu ne voyant en elle que sa plastique avantageuse, la jeune comédienne ose toujours s'imposer. Au point d'être surnommée "les plus grosses couilles d'Hollywood", comme l'évoquait le passionnant documentaire Sharon Stone, l'instinct de survie (disponible sur Arte.tv). Coproductrice de Mort ou vif, elle peine à être prise au sérieux. Tous ses choix sont remis en question. À commencer par celui du réalisateur : "Le studio et les autres producteurs trouvaient mon choix de Sam Raimi ridicule. Ils ont même dit : 'Pourquoi choisir ce réalisateur de seconde zone ?', expliquait-elle dans un interview d'archives utilisée dans le documentaire. L'actrice récompensée aux Golden Globes (un an après la sortie du film pour son rôle dans Casino) a également ses idées pour la distribution. "Quand j'ai voulu Leo, ils n'ont pas compris", précisait Sharon Stone. Bien que déjà impressionnant dans Gilbert Grape à l'époque, le jeune Leonardo DiCaprio n'est pas encore la star de Titanic. "Ils m'ont dit : 'Si tu le veux tant, paie-le avec ton propre salaire.' Et je l'ai fait", révélait-elle.

"Je ne la remercierai jamais assez", déclarait Leonardo DiCaprio à Sharon StonePrès de trois décennies plus tard, Sharon Stone revient sur le choix de l'acteur dans ses mémoires (The Beauty of Living Twice) parus en 2021 : "Ce gamin Leonardo DiCaprio était le seul à avoir vraiment réussi l’audition. Selon moi, il était le seul à être entré et à pleurer, implorant son père de l’aimer alors qu’il mourait dans la scène". En pleine promotion de Killers of the Flower Moon deux ans plus tard, la présentatrice Keltie Knight évoquait cette main tendue de Sharon Stone au principal intéressé pour E! News. "Je l’ai remerciée à plusieurs reprises. Je ne sais pas si je lui ai envoyé un véritable cadeau de remerciement, mais je ne la remercierai jamais assez", évoquait-il. Avant d'ajouter qu'elle avait également milité pour la présence d'un autre comédien dans Mort ou vif : "Elle a été incroyable. Elle a fait ça avec Russell Crowe et moi. Je crois qu'elle avait vu nos rôles respectifs dans Romper Stomper et Gilbert Grape".

Leonardo DiCpario poursuivait : "Elle a dit : 'Ce sont les deux acteurs avec lesquels je veux travailler'. Elle a été une grande championne du cinéma et a donné des opportunités à d’autres acteurs, donc je lui en suis très reconnaissant". Avec le western de Sam Raimi, Russell Crowe avait en effet obtenu son ticket d'entrée à Hollywood. L'acteur néo-zélandais avait d'ailleurs chaleureusement remercié Sharon Stone dans le Late Night de Seth Meyers en 2020 : "Il m'a fallu environ 18 mois ou plus et des centaines de réunions avant d'obtenir un contrat aux États-Unis. Je ne l'ai eu que parce que Sharon Stone avait vu un film dans lequel je jouais. Elle était dans une sorte de combat avec les producteurs masculins du film. Elle s'est imposée et a simplement dit : 'Je vais embaucher la personne que je veux embaucher en tant que love interest'. Sans sa force de conviction, je ne sais pas combien de temps il aurait fallu avant que j'obtienne un film américain. J'ai beaucoup de raisons de la remercier".

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