Les membres du Conseil économique, social et environnemental (CESE) se sont réunis le mardi 24 juin 2025 pour discuter des défis majeurs auxquels la France sera confrontée dans les 25 ans à venir. Cette séance, qui s'inscrit dans le cadre de l'élaboration d'un avis prospectif devant être voté en mars 2026, vise à dessiner les contours d'une société française durable, inclusive et acceptée de toutes et tous en 2050.
Le CESE avait invité quatre experts pour alimenter les débats :
- Hervé Le Bras (démographe et historien)
- Magali Reghezza-Zitt (géographe spécialiste des risques naturels)
- Jean-Hervé Lorenzi (économiste)
- Anaïs Voy-Gillis (spécialiste de la réindustrialisation)
Plusieurs enjeux cruciaux pour le pays ont été abordés, notamment le vieillissement démographique, la transition écologique, la réindustrialisation, mais aussi la participation citoyenne. L'Institut Montaigne a également mené un exercice prospectif d'ampleur intitulé "France 2040, projections pour l’action politique" afin de donner aux décideurs et aux citoyens les moyens de mieux comprendre et d'agir.
Quatre Défis Majeurs pour la France à l'Horizon 2050
Défi n°1 : Un Déclin Démographique Préoccupant
Hervé Le Bras a présenté des projections démographiques alarmantes, soulignant que la France, à l'instar des autres pays européens, fait face à un déclin significatif de son taux de fécondité et à un vieillissement accru de sa population. Ce vieillissement démographique va entraîner une hausse du nombre de pensions de retraite à verser, ainsi qu’une hausse des dépenses liées à santé : des financements supplémentaires pour notre système de protection sociale vont être à trouver.
Le vieillissement de la population est à associer à une chute du nombre d’actifs : or, c’est par leurs cotisations sociales qu’est financé notre système de protection sociale. Ces changements structurels de démographie devront donc nécessairement amener notre pays à repenser ses politiques sociales.
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Depuis 2010, la dynamique naturelle s’est brutalement inversée : l’indice conjoncturel de fécondité est passé de 2 enfants par femme à 1,62 en 2024 tandis que les décès augmentent. Dès le milieu de la décennie 2030, les naissances seront durablement inférieures aux décès ; la population ne croîtra plus que par l’immigration, elle-même portée surtout par des motifs familiaux et étudiants plutôt que par des besoins de qualification économique. Ce basculement s’accompagne d’un vieillissement accéléré : la part des 65 ans et plus (22 % en 2025) dépassera 26 %, possiblement 28 %, en 2040.
Le rapport de dépendance démographique glissera de 37 % en 2021 à environ 50 % en 2040, faisant peser une pression massive sur le budget de l’État afin de financer les retraites, la santé et l’autonomie des personnes âgées. Les coûts sociaux liés au grand âge, déjà supérieurs à 14 % du PIB, pourraient augmenter de cinq points de PIB d’ici 2040 si aucune réforme d’ampleur n’intervient.
Parallèlement, les écarts territoriaux se creusent : la "France en U" (Ouest, littoraux, Sud) attire encore une population plutôt âgée, tandis que le Centre et l’Est se vident. Dans une soixantaine de départements, les seniors dépasseront 30 % des habitants avant 2040. La croissance du solde migratoire traduit une immigration désormais centrale dans l’évolution démographique ; toutefois, leur moindre intégration au marché du travail limite l’effet d’amortisseur sur la baisse de la population active. Dans le même temps, l’émigration de jeunes diplômés continuera d’ôter une part croissante des forces vives du pays, alimentant la pénurie de compétences.
Ces tendances convergent vers un déséquilibre générationnel inédit : une jeunesse minoritaire, des seniors majoritaires et des tensions croissantes autour de la redistribution. Les politiques familiales actuelles ne suffisent plus à inverser la fécondité, tandis que la seule variable immédiatement mobilisable reste l’immigration - socialement contestée, partiellement inefficace et insuffisante à compenser la dégradation rapide du ratio actifs/retraités.
L’indice conjoncturel de fécondité est passé de 2 enfants par femme au début des années 2010 à 1,62 en 2024, ce qui a fait chuter le solde naturel de 281 000 naissances en 2010 à seulement 17 000 en 2024. L’Insee projette désormais un point d’inflexion : la croissance démographique ne serait alimentée que par l’immigration et la population active plafonnerait autour de 30,6 M en 2036 avant de s’effriter. D’ici 2040, la France compterait environ 70 M d’habitants, dont 26,5 % à 28,1 % de personnes de 65 ans ou plus tandis que le rapport de dépendance grimperait de 37 % (2021) à 50,5 %. Les coûts liés au grand âge pourraient augmenter significativement à l’horizon 2040 si rien n’est fait.
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Défi n°2 : L'Urgence Climatique et ses Impacts
Magali Reghezza-Zitt a insisté sur la nécessité de pouvoir mesurer et d’avoir une trajectoire d’évolution climatique qui soit claire. Chaque tonne supplémentaire de carbone qui vient s’accumuler dans l’atmosphère change un peu plus chaque jour le climat dans lequel nous vivons. Les prévisions climatiques deviennent alors fausses car elle se basent sur un climat qui n’existe déjà plus. Sans prévisions climatiques justes, il est difficile de faire de la prospective, et sans prospective, il est difficile de s’adapter correctement.
Atténuer les effets du réchauffement climatique et adapter les territoires aux nouvelles réalités environnementales est pourtant une urgence absolument majeure. Les projections climatiques actuelles indiquent que la France pourrait connaître une augmentation moyenne des températures de 2,7 degrés d'ici 2050, avec des impacts très significatifs sur les précipitations, les événements extrêmes et les ressources en eau, mais aussi sur la santé, l'alimentation, le travail, l'éducation ou encore la géopolitique.
L’ensemble de ces dimensions vont avoir des impacts sur notre économie et l’adaptation des entreprises, sur la dette du pays, sur le budget annuel du pays. Nous sommes donc à l’aube d’une inévitable révolution industrielle, agricole, du travail, du rôle des Etats, du rapport à l’individu, à l’autre, de la santé et du soin.
Depuis le tournant des années 2010, l’ampleur du réchauffement s’est nettement accrue : la décennie 2011‑2020 présente déjà un excédent thermique moyen de + 1,8 °C par rapport à l’ère pré‑industrielle (1900‑1930), porté à + 2,1 °C sur la période 2014‑2023. Sur le territoire métropolitain, la montée de la chaleur se traduit par des vagues caniculaires désormais quasi annuelles : leur durée moyenne a été multipliée par six (13 jours par an sur 2015-2024 contre 2 jours sur 1961-1990), tandis que les vagues de froid sont devenues marginales. L’année 2024, quatrième la plus chaude mesurée en France, affiche encore + 0,9 °C au‑dessus de la normale 1991‑2020 et illustre la persistance de températures élevées.
À +1,5 °C, les sécheresses et les précipitations extrêmes devraient s’intensifier d’ici à 2040. Ces chocs climatiques accélèrent l’érosion de la biodiversité : la France concentre déjà 2 268 espèces menacées et figure parmi les "points chauds" mondiaux, notamment en Outre-mer où plus de 40 % des reptiles terrestres sont en danger. La masse d’insectes volants s’est effondrée de 76 % en trente ans, compromettant la pollinisation de 35 % de la production alimentaire. À cette hémorragie s’ajoute la pression des espèces exotiques envahissantes : leur coût cumulé atteint 11,4 Mds d’euros pour la France (1960-2020) et continuera de croître au rythme de la mondialisation touristique et commerciale.
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Avec une température moyenne autour de +1,5 °C, des sécheresses deux fois plus fréquentes, des pluies extrêmes et des bouleversements écosystémiques majeurs, le coût annuel d’adaptation s’inscrira durablement au-delà du Md d’euros. La trajectoire actuelle prépare une impasse écologique et budgétaire.
Entre 2014 et 2023, la température moyenne en France a dépassé +2,1°C par rapport à la période pré-industrielle. Cela présage des vagues de canicule de plus en plus récurrentes, et un bouleversement accéléré de la biodiversité dans une France qui concentre déjà plus de 2 000 espèces menacées, notamment en Outre-mer.
Impact du changement climatique en France
Quel sera le visage de la France dans 5, 25 ou 75 ans ? C'est la question que se sont posée Météo-France et le Centre National de Recherche Météorologique (CNRM) dans un rapport publié mardi 10 décembre. Une question urgente alors que l'année 2024 sera la première à dépasser la barre symbolique des 1,5°C de réchauffement par rapport à l'ère pré-industrielle (1850-1900) et que les années 2022 et 2023 ont été les plus chaudes jamais enregistrées... pour le moment.
Selon le document, dès 2050 et +2,7°C, la hausse des températures se traduirait par "des modifications profondes du cycle de l'eau et une intensification des événements extrêmes" alors que "les effets du changement climatique se feront sentir dans tous les secteurs d'activités (gestion de l'eau, bâtiments, agriculture, production d'énergie, industrie, tourisme, sécurité, santé des personnes...)" et impacteront de manière très forte les milieux naturels et la biodiversité.
Evolution des températures moyennes en France
Selon les données de Météo-France, au rythme actuel, en 2100, les températures moyennes à Paris pourraient même atteindre celles actuelles de Montpellier. Dans le sud de la France, ce sont des températures correspondant à celles de l'Andalousie qu'il faut anticiper, soit un thermomètre compris entre 17 et 37°C selon la période de l'année. D'ici à la fin du siècle, "la température moyenne annuelle sur la France pourrait atteindre 14,2°C avec des pointes à 15°C sur l'agglomération parisienne [...] voire au-delà de 18°C pour la moitié sud", pointe Météo-France. Il faudra également s'attendre au climat de Rome à Lyon ou de Bilbao à Lille.
Le réchauffement attendu dans l'Hexagone n'est toutefois pas uniforme "entre le sud-est du pays et les Alpes qui se réchauffent plus et le nord-ouest du pays un peu moins", pointe Météo-France. Des différences sont également notables en fonction des saisons, avec un réchauffement plus "marqué en été qu'en hiver, de l'ordre de 1°C".
Concernant les précipitations, l'incertitude demeure sur une grande partie du pays. Lors d'un point presse, Jean-Michel Soubeyroux, directeur adjoint de la climatologie de Météo-France, a cependant expliqué que sur l'extrême Sud-Ouest, "une majorité de simulations annoncent un signal à la baisse" des pluies tout en montrant un "légère augmentation sur le Nord-Est".
Selon l'organisme, en 2050, on peut déjà anticiper une baisse de disponibilité de la ressource en eau avec des sols plus secs durant environ un mois chaque année. Les pluies intenses, elles, devraient augmenter de 10%, renforçant le risque d'inondations par ruissellement pour lequel 17 millions de Français sont exposés, alors que les alternances de sécheresses et de pluies augmenteront encore les dommages par retrait-gonflement des argiles, avec plus de 4 millions de maisons très exposées. Enfin, 5000 logements seront menacés par les submersions marines et l'érosion côtière.
Quelle FRANCE en 2050 ? Les Dégâts Climatiques dans votre Région
Les précipitations vont baisser de 10% en été, mais augmenter de 20% en hiver. Avec une autre conséquence : davantage de pluies en montagne et un enneigement qui devrait être divisé par deux sur les massifs de moyenne altitude en 2050. D'ici à 2100, dans le massif du Mont-Blanc, le taux d'enneigement sera même divisé par trois à 1500 mètres d'altitude.
Ces enseignements doivent permettre aux autorités de mener deux combats indissociables de front : celui de l'atténuation (la baisse de nos émissions de gaz à effet de serre) et celui de l'adaptation (soit la réduction de notre vulnérabilité au changement climatique).
Défi n°3 : La Réindustrialisation entre Souveraineté et Projet de Société
Anaïs Voy-Gillis a mis en avant la nécessité de repenser les modèles industriels pour les rendre plus durables. Il y a 5 ans, la pandémie de Covid 19 provoquait des batailles sur les tarmacs d’aéroport pour récupérer des masques - pourtant produits à faible valeur ajoutée - et révélait que la France ne produisait plus de principes actifs nécessaires à la fabrication de médicaments de base. La souveraineté est alors revenue dans le débat public comme un enjeu stratégique majeur pour notre économie, et avec elle, la question de réindustrialisation.
La souveraineté, dans le contexte actuel, c'est la liberté de décider, de construire un projet de société et de pouvoir définir un plan dans lequel on apporte des réponses aux enjeux de ce siècle.
Anaïs Voy Gillis a insisté pendant sur son intervention sur le fait que la réindustrialisation dépasse bien largement la question de notre production : elle interroge notre modèle de société tout entier et nous pose des questions dont les réponses sont politiques. Par exemple, dans le contexte du réchauffement climatique : Sommes-nous prêts à assumer certaines filières industrielles qui ont des conséquences environnementales plus lourdes parce qu’elles nous permettent de concourir à notre objectif de souveraineté et de recréer des emplois ? Ou souhaite-ton interdire sur le territoire certaines filières parce qu’elles ne sont pas compatibles avec nos objectifs environnementaux ? Dans ce cas précis, quels plans d’accompagnement mettons-nous en place pour les territoires et les secteurs qui perdront les emplois de cette filière ?
La réindustrialisation interroge ce que nous sommes prêts à assumer sur nos territoires au nom de nos choix de société et des politiques publiques que nous mettons en œuvre. Elle interroge quels produits nous souhaitons fabriquer, quelles dépendances au reste du monde nous souhaitons réduire, sur quelles matières premières critiques devons-nous nous concentrer, quels rapports de force géopolitiques souhaitons-nous porter ? En d’autres termes, Anaïs Voy Gillis a posé face aux conseillères et conseillers une question qui semble ne pas encore avoir trouvé de réponse : au nom de quoi devons-nous réindustrialiser le pays ? Une réponse indispensable pour répondre à une autre question : « comment réindustrialiser la France ? ».
Depuis plusieurs années, la France combine le recul de son industrie et la perte de maîtrise de sa production d'énergie. La part du manufacturier a chuté d’un peu plus de 20 % dans les années 1980 à plus de 10 % aujourd’hui et l’emploi industriel continue de se contracter (- 7 000 postes entre mi-2024 et mi-2025). Les impératifs d’électricfrication et de réindustrialisation conduiront la France a des dilemmes d’ampleur à l’horizon 2040.
Depuis 2010, la France conjugue deux fragilités qui se nourrissent l’une l’autre : l’érosion de son socle manufacturier et la perte de maîtrise de son système énergétique. La part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée nationale est tombée d’un peu plus de 20 % dans les années 1980 à environ 13,7 % aujourd’hui. L’emploi salarié industriel recule encore (-7 000 postes entre mi-2024 et mi-2025) tandis que la productivité par tête demeure inférieure de 2,5 % à son niveau d’avant-crise sanitaire, symptôme d’une industrie en déclin et d’une économie de plus en plus "servicialisée". Parallèlement, le pays a laissé se déliter plusieurs compétences critiques, jusque dans la filière nucléaire.
Or l’offre peine à suivre : la première paire d’EPR 2 n’entrerait pas en service avant 2038 et la moitié des investissements promis à la décarbonation industrielle n’a pas encore été engagée. Cette tension structurelle, accentuée par le mécanisme européen "pay-as-clear" qui diffuse la flambée du gaz à l’ensemble de l’électricité, renchérit les coûts de production, fragilise la compétitivité et freine la relocalisation de chaînes de valeur stratégiques que poursuivent déjà d’autres acteurs comme les États-Unis ou la Chine.
À politique inchangée, la combinaison "électrification et désindustrialisation" annonce pour 2040 une double contrainte : risque de déficit structurel d’électricité bas-carbone et poursuite de l’érosion du socle productif. Cette double dépendance - énergétique et technologique - figerait le pays dans une industrialisation de second rang.
Défi n°4 : Une Économie Actuelle qui ne Pourra Plus Assurer le Modèle Français
Jean-Hervé Lorenzi a exposé quatre éléments qui caractérisent l’économie française et qui vont poser de grands défis à relever pour notre modèle de société et notre modèle social.
Le premier élément, déjà exposé par Hervé Le Bras, est le vieillissement de la population. Jean-Hervé Lorenzi a apporté un éclairage supplémentaire en expliquant que si le débat s’axe aujourd’hui sur la réforme des retraites et sur les 10 milliards d’euros qu’il faut trouver pour pouvoir les financer, ce dernier invisibilise un autre vide budgétaire qui sera à combler : la santé des plus de 70 ans et la dépendance des plus de 80 ans. La chaire Transitions démographique, transitions économiques (TDTE) a estimé leur financement à 30 milliards de plus par an à partir de 2030. L'ampleur du vieillissement fait pour le moment dans notre pays l’objet d'un déni.
Le second élément est la financiarisation qui a désindustrialisé le pays, exposée également par Anaïs Voy Gillis. Celle-ci a un secteur d’activité qui lui est propre, avec sa propre logique, et qui selon Jean-Hervé Lorenzi n’a pas vocation à financer le développement de l’économie réelle, mais à se financer lui-même. Ce mode de fonctionnement explique pour l’économiste de nombreux sujets auxquels se heurte notre pays, comme la dette et la difficulté à financer les projets politiques.
Le troisième élément, lié à la financiarisation, concerne le manque d’investissements dans les aspects productifs. Ce manque pénalise l'innovation, la compétitivité et la capacité de production de notre économie : l’économiste l'estime à 10 ou 20% pour l’ensemble du pays. L'épargne privée semble constituer une possibilité de financement de notre appareil productif.
Le quatrième et dernier élément caractérisant l'économie française pour Jean-Hervé Lorenzi concerne les inégalités, à la fois de revenus - avec 17% de la population active qui est au SMIC - mais aussi de patrimoine. Ces inégalités se creusent, et l'argent ne revient pas dans l'économie réelle. Jean-Hervé Lorenzi a émis l'idée selon laquelle ces inégalités devaient être traitées par la question de l'héritage.
Depuis 2010, la mécanique française des gains de productivité s’est grippée. La productivité horaire a reculé de 2,1 % entre 2019 et 2023 et ne progresse plus que de 0,2 % par an en moyenne, contre 0,8 % dans la décennie précédente, tandis que sur la période 2005-2016, la productivité globale des facteurs a contribué deux fois moins à la croissance du PIB qu’aux États-Unis. La contraction du temps de travail entretient ce décrochage : 1 673 heures par actif en 2024 contre une moyenne européenne de 1 790.
Cette stagnation érode la capacité d’investissement : l’écart d’investissements productifs à haute valeur ajoutée atteint près de 4 points de PIB de moins que les États-Unis, comprimant les marges publiques pour financer transition climatique, défense ou innovation. La fragilité du capital humain amplifie le risque : la France demeure en queue de peloton des pays développés pour la proportion d’actifs (61,8 % des 15-64 ans entre 2018 et 2022) et son marché du travail reste polarisé, enfermant une partie croissante de l’emploi dans des segments à faible productivité.
Si le rythme observé depuis 2010 se prolonge où la productivité horaire n’a progressé que de + 0,2 % par an en moyenne après une chute de - 2,1 % entre 2019 et 2023, la France resterait durablement sous son niveau projeté pré-Covid. De même, la faible proportion d’actifs et le faible volume de travail horaire continueraient d’amputer la base productive. Faute d’un renversement de la tendance à la baisse du nombre d’heures travaillées et d’un effort massif et continu d’investissement et de qualification, le pays aborderait les quinze prochaines années avec un potentiel de croissance structurellement atone.
Depuis la crise financière de 2008, la trajectoire budgétaire française est entrée dans une impasse structurelle : le ratio de dette publique a bondi de 82 % du PIB en 2010 à 113,7 % fin 2024, tandis que les dépenses se sont ancrées autour de 57 % du PIB malgré un rebond jusqu’à 62 % lors du "quoi qu’il en coûte". Ce niveau hors norme combine une protection sociale très étendue, un appareil administratif dense - 5,7 M d’agents publics en 2022, soit une masse salariale valant 12,4 % du PIB - et un déficit permanent depuis 1974, dépassant 4,5 % du PIB depuis 2020.
L’environnement de taux ultra-bas qui avait masqué la dérive n’est plus : avec un taux apparent remontant vers 3 %, la charge d’intérêts, autour de 50 Mds d’euros en 2023, pourrait atteindre plus de 200 Mds d’euros en 2040 - un montant plus de deux fois supérieur au budget de l’Éducation nationale.
Ce mur d’intérêts s’ajoute au vieillissement démographique : pensions et santé absorberont au moins deux points de PIB supplémentaires d’ici 2040, alors que les recettes fiscales se révèlent plus volatiles qu’escompté - 6,2 Mds d’euros de moins-values rien qu’en 2023 sur certains prélèvements obligatoires. Dans le même temps, le système de retraite, fondé à 98 % sur la répartition, restera en déficit jusqu’en 2070, aggravant la pression sur le budget de l’État.
| Indicateur | 2010 | 2024 | 2040 (Prévision) |
|---|---|---|---|
| Ratio de dette publique (% du PIB) | 82% | 113.7% | N/A |
| Indice de fécondité (enfants par femme) | 2 | 1.62 | N/A |
| Part des 65 ans et plus dans la population | N/A | 22% | 26-28% |