À partir du lundi 3 septembre, TF1 a diffusé du lundi au vendredi à 11h20 "Mon histoire vraie", une fiction quotidienne de 13 minutes produite par Gazerelle et Cie avec la participation de TF1. Chaque épisode met en scène des personnes ordinaires dont la vie a été bouleversée par un événement inattendu qui a fait irruption dans leur quotidien et qui a transformé durablement leur existence.
Histoires d'amour uniques et incroyables, douloureux secrets de famille, phénomènes inexpliqués, brusques changements de vie, révélations brutales, bonheurs et drames de la vie… Toutes ces histoires, non-conformes à ce que nous attendons de l'existence, nous font rêver ou nous bouleversent… C'est tout l'univers de cette quotidienne.
Mais derrière ces récits se cache un phénomène plus large : la "scripted reality".
Qu'est-ce que la "scripted reality" ?
La "scripted reality" (ou "réalité scénarisée") désigne des fictions à bas coûts, inspirées d'histoires vraies, qui ont envahi les écrans de télévision. Ces programmes se caractérisent par des histoires souvent sombres, des acteurs parfois amateurs, et des décors rudimentaires.
Pour plonger dans cet univers, il suffit de regarder Face au doute sur M6, puis de zapper sur TF1 pour Mon histoire vraie, d'enchaîner avec Si près de chez vous sur France 3, avant de se retrouver sur France 2 avec Le jour où tout a basculé. La TNT propose également son lot d'émissions de ce type.
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La scripted reality se nourrit du vécu, principalement tiré de la page des faits divers. Comme le dit si bien la présentation d'Au nom de la vérité (sur le site de TF1), elle fait son miel des « moments qui dérapent, des accidents de la vie, des histoires secrètes qui encombrent notre quotidien ».
Plus besoin de saisir sur le vif les disputes d'un vrai couple comme dans Confessions intimes ou de traquer de vrais témoins aux expériences douloureuses. Ici, tout est (mal) joué par des acteurs, parfois amateurs, voire par des people revenus de nulle part, qui enchaînent reconstitutions sordides et confidences lacrymales face caméra, avec, dans le pire des cas, une bonne louche de vulgarité. Le tout surcommenté par une voix off dramatisante.
Avec ses codes piqués à la télé-réalité, ses intrigues au ras des pâquerettes et ses émotions en toc, la scripted reality tient du tout-en-un, pratique et pas cher. En prime, un sens infaillible de la chute : celui qui a tué, menti ou trahi s'en sort toujours très mal. La morale est sauve.
Parmi les exemples de scripted reality, on retrouve Face au doute sur M6, Mon histoire vraie sur TF1, et Si près de chez vous sur France 3.
Les enjeux de la "scripted reality"
L'essor de la scripted reality pose plusieurs questions, notamment en ce qui concerne le financement de la création audiovisuelle et les conditions de travail dans ce secteur.
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L'enjeu est énorme : au vu des volumes produits, on imagine la manne que représenteraient les subventions du CNC (à raison de 8 à 10 % du coût d'un épisode)... et l'ampleur du coup porté au système d'aide à la création. La bataille ne fait que commencer, avec en pomme de discorde une notion d'« œuvre de fiction » aux critères flous.
Même dilemme éthique au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), qui, face à la grogne d'une partie des acteurs de la création hexagonale, a ouvert une série d'auditions destinée à déterminer si la scripted entre (ou non) dans la catégorie de la « fiction ».
La ministre de la Culture de l'époque, Aurélie Filippetti, avait déjà tranché : pour elle, « les émissions de scripted reality n'ont pas leur place » sur la télévision publique.
Un danger pour la fiction ?
Ces programmes à 0 % d'ambition artistique ont le don de hérisser tous ceux qui croient en une fiction française de qualité. Essorés par la concurrence américaine, nombre de producteurs, réalisateurs, scénaristes voient d'un mauvais œil cette pandémie de séries low cost, ultra formatées, accusées de vouloir « détourner l'esprit des dispositifs de soutien à la création ».
« Les dirigeants justifient trop facilement leur incurie par la crise. Ils espèrent s'en sortir avec du vite-fait-pas-cher », s'insurge Dominique Baron, réalisateur membre du Groupe 25 images, qui craint que cette « fausse fiction ne remplace peu à peu les séries ou les films ambitieux ».
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Autre sujet d'inquiétude : les conditions de travail dans ce secteur discount, où l'on est payé au lance-pierre. La Guilde des scénaristes appelle à la vigilance : « La saison dernière nous avons pointé du doigt les pratiques de Julien Courbet, qui mettait en concurrence des synopsis sans rémunérer leurs auteurs. L'idée n'est pas de remettre en question l'existence de ces formats hybrides, mais d'encadrer les conditions de travail. »
L'impact émotionnel et sociétal des histoires vraies
Au-delà des débats sur la production et le financement, il est important de souligner l'impact émotionnel et sociétal de ces histoires vraies mises en scène.
Un exemple poignant est celui de Jonathan Destin, un adolescent victime de harcèlement scolaire qui s'est immolé par le feu. Son histoire a été adaptée en téléfilm, "Le jour où j'ai brûlé mon coeur", diffusé sur TF1, avec Michaël Youn dans le rôle principal.
Ce téléfilm retrace le parcours de Jonathan et sa famille, en débutant le jour du drame. Alors que leur fils est dans le coma, après avoir été sauvé de justesse par des passants, ses parents découvrent avec stupéfaction qu'il était victime de harcèlement par ses camarades du lycée. Harceleurs, professeurs, tous vont devoir se remettre en question...
Jonathan Destin a raconté son calvaire dans un livre, "Condamné à me tuer", et a donné de nombreuses interviews dans les médias pour sensibiliser le grand public au fléau du harcèlement scolaire.
Dans une interview, Jonathan Destin raconte le calvaire du harcèlement scolaire, et pourquoi à l'époque il n'avait pas alerté sa mère : "Je n’ai jamais osé car j’avais honte de ce que je vivais à l’école. Surtout par rapport à mon père : c’est quelqu’un de fort et il ne se serait pas laissé faire. Durant ma 4e, j’ai perdu énormément de poids, 15 kg en deux mois, quand j’ai commencé à être racketté. Je ne mangeais plus que le matin. C’était un appel à l’aide."
Il revient aussi sur sa réaction lorsqu'il a découvert le téléfilm : "C’est beaucoup d’émotions car c’est mon histoire. Et cela fait remonter des choses. J’ai pu voir ce que mes parents avaient vécu quand j’étais dans le coma. Je savais qu’ils avaient beaucoup souffert de ce que j’avais subi et de ma tentative de suicide. D’autant que je leur ai parlé de ce que j’avais vécu seulement le jour où je me suis réveillé. Je m’étais juste confié à l’une de mes sœurs, qui est allée voir ceux qui me harcelaient. Le lendemain, j’ai été frappé plus fort encore."
Ces témoignages poignants, bien que parfois mis en scène dans un format "scripted reality", peuvent avoir un impact important sur le public et contribuer à sensibiliser à des problématiques sociales importantes.