Le 3 avril, France 2 a diffusé le téléfilm "Tu ne tueras point" de Leslie Gwinner, un drame social qui a suscité de vives réactions. Ce téléfilm, porté par Samuel Le Bihan et Natacha Régnier, aborde des questions délicates liées à l'autisme et à la place du handicap dans la société. Retour sur les enjeux et les polémiques autour de cette œuvre.
L’autisme au féminin: enjeux pour la détection et l’accompagnementpar Maude Schneider
Synopsis et Intentions
L'œuvre raconte comment un avocat pénaliste à la retraite, interprété par Samuel Le Bihan (auteur du scénario et père d’une enfant présentant un trouble du spectre autistique), accepte de défendre une mère qui a tué sa fille atteinte d’autisme. Si la femme, jouée par Natacha Rénier, signale que les « trop » grandes souffrances de son enfant sont notamment à l’origine de son acte, l’homme de justice insiste sur la solitude complète de cette femme et l’abandon de la société.
Samuel Le Bihan, bientôt décoré de la Légion d’honneur pour son engagement dans la lutte contre l’autisme, a beaucoup insisté dans ses interviews sur cette question. « Tu ne tueras point est militant car il pose la question de la solitude des parents. De gros efforts ont été faits sur le dépistage, l’accompagnement des enfants à l’école… Mais faute de prise en charge, des gens sacrifient encore leurs vies pour leur enfant handicapé, souvent les femmes d’ailleurs. Beaucoup de couples explosent. Les pères abandonnent, les mères sacrifient leur carrière, leur vie personnelle, intime, amoureuse pour s’occuper de leur gosse. On est dans une mission de service public. J’aimerais qu’on avance sur le chemin de la place du handicap dans nos sociétés ultra-compétitives », a-t-il par exemple déclaré sur l’un des nombreux plateaux de télévision où il a été invité ces derniers jours.
Polémiques et Réactions
Si dans un pays régulièrement condamné symboliquement par les instances européennes en raison de son manque majeur de solutions adaptées pour l’accueil des enfants et adultes avec un TSA (et autres troubles neurodéveloppementaux), la question de la « place du handicap » est en effet centrale, un grand nombre de patients, de familles et de professionnels de santé ont considéré que l’objet principal du film (l’assassinat d’un enfant autiste par sa mère) était un message bien dérangeant pour marquer la journée de sensibilisation à ces troubles. La mobilisation a été importante pour demander à France TV de modifier sa programmation.
L’association Neurodiversité France a ainsi lancé une pétition pour alerte la chaîne du service public, soutenue par de nombreux professionnels et par des associations de patients. Le psychiatre Hugo Baup a notamment largement relayé la prise de position de l’organisation, tandis qu’une manifestation était organisée, en vain, mercredi, quelques heures avant la diffusion du téléfilm.
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Accusations d'Eugénisme
Si les réactions ont été si vives, c’est d’abord parce que certains y ont vu la légitimation d’un discours qui considérerait que certaines existences ne vaudraient pas la peine d’être vécues. Le député Sébastien Peytavie, lui-même handicapé moteur, a ainsi commenté sur X : « Mieux vaut être mort qu’handicapé. C’est la petite musique qui court depuis quelques jours et qui entoure la promotion du film Tu ne tueras point (…) Les médias et ce film présentent le meurtre d’un enfant handicapé comme une solution au désespoir de leurs parents. Rien ne justifie la minimisation et la relativisation des auticides. La valeur de la vie d'une personne autiste ne devrait pas être le sujet d’un débat. À l’heure où la France a été condamnée par l’ONU pour non-respect des droits humains fondamentaux des personnes handicapées, notre mobilisation est indispensable » insiste-t-il.
De la même manière, Amélie Tsaag Valren, secrétaire de l’association Neurodiversité France, estime que ce film nourrit « l’idéologie eugéniste selon laquelle une vie en tant que personne autiste ne vaudrait pas la peine d’être vécue ».
Une Violence qui est loin d’être exceptionnelle
Bien sûr, il est plus qu’improbable que l’intention de Samuel Le Bihan, dont nous avons déjà rappelé qu’il était le père d’une petite fille autiste, ait pu être de « légitimer » la violence contre ces enfants. Cependant, en répétant à plusieurs reprises que les meurtres d’enfants autistes seraient extrêmement rares (« Un tous les dix ans » a-t-il par exemple martelé), l’auteur et scénariste propage une vision déformée de la réalité. En ne se focalisant que sur la détresse de la mère, le film ne permet en effet pas de rendre compte que les premières victimes sont les enfants.
D’abord, les assassinats d’enfants autistes, même s’ils restent rares, sont cependant plus fréquents que l’énonce Samuel Le Bihan. Amélie Tsaag Valren relève par exemple : « Cinquante deux enfants autistes victimes d’auticides parentaux entre 2000 et 2019, dans les seuls Etats-Unis ». Surtout, elle site différentes études qui rappellent que les enfants autistes sont davantage à risque de maltraitances parentales ou encore qu’il existe un lien entre la « déshumanisation » des enfants atteints de TSA et le risque de meurtre.
Or, le téléfilm diffusé sur France 2 procède bien à une forme de « déshumanisation » des personnes autistes, pour reprendre l’expression de Sébastien Peytavie, notamment parce que sous prétexte d’un film sur l’autisme, on ne parle finalement que des parents. « J'ai des connaissances dans le milieu associatif qui sont des jeunes adultes qui ont été exclues voire qui ont réchappé à des tentatives de meurtre dans leur famille. Quand vous avez été rejeté par votre famille parce qu'on vous demandait sans cesse de ne pas marcher sur la pointe des pieds parce que c'est nul, de ne pas battre des mains ou de ne pas parler de telle façon pour être intégré... Quand vous n'avez jamais été accepté tel que vous êtes et que vous voyez que de l'argent public finance un film dans lequel on tue un enfant qui leur ressemble... » relate dans les colonnes du Huffington Post, Amélie Tsaag Valren.
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Ambivalence de la Classe Politique
La portée d’un tel film concerne en outre tant le grand public que les responsables politiques. Ainsi, le programme de France 2 a bénéficié dans le débat post diffusion de la présence du délégué interministériel aux troubles du neurodéveloppement, Etienne Pot. Or, on se souvient qu’au lendemain de la publication par la mère d’un enfant lourdement handicapé, Anne Ratier, de son témoignage évoquant comment elle avait mis fin aux jours de son fils (témoignage qui a en partie pu inspirer le film), la classe politique s’était fortement émue.
Adrien Taquet, alors secrétaire d’Etat chargé de la protection de l’enfance avait sévèrement commenté : « Quand plus d’un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups d’un membre de sa famille, on ne banalise pas ces crimes. Rien ne justifie de tuer un enfant ». La secrétaire d’Etat aux personnes handicapées et le ministre de la Santé de l’époque, Agnès Buzyn n’avaient également pas caché leur indignation.
Déconstruire les Images Éculées
Ainsi, le choix de France TV (également à l’origine de l’émission Les rencontres du Papotin où les intervieweurs ne sont que des personnes souffrant de handicaps mentaux et psychiques) pour la journée de sensibilisation à l’autisme n’aura pas été de présenter la perception et le ressenti des personnes autistes. Or, pour une majorité d’entre eux, leurs troubles ne les empêchent pas d’exprimer une véritable volonté de vivre et d’en goûter de nombreux plaisirs. « Non, les autistes ne sont pas prisonniers de leurs cerveaux » insiste encore Amélie Tsaag Valren, s’employant à revenir sur les images éculées qui restent largement véhiculées, notamment par le très écouté Samuel Le Bihan.
Cependant, le film de France 2 aura en tout cas, d’une part, évité (sans nuance) toute forme d’angélisme et également constitué une rupture avec la tendance qui s’était imposée ces derniers temps de ne donner de l’autisme qu’une image fragmentée : celle de personnes à l’intelligence supérieure et dont les difficultés sociales apparaissent parfois relativement limitées. En tout état de cause, la représentation de l’autisme est extrêmement complexe, en raison de la diversité des formes et de la difficulté de donner à voir les innombrables tressautements de l’âme.
Le Validisme et la Représentation du Handicap
La fiction française ne fait pas exception à la règle. En mai 2024, le lendemain de la journée consacrée à l’autisme et aux TND (troubles du neurodéveloppement), France 2 a diffusé le téléfilm Tu ne tueras point, avec Samuel Le Bihian dans le rôle d’un avocat défendant une mère infanticide, laquelle a tué sa fille autiste et polyhandicapée. Cette fille, dans les médias, a été réduite à son handicap, son nom n’est jamais mentionné. Au cours du film, elle n’apparaît qu’une seule fois, sur une photographie, la parole ne lui est jamais donnée. Tout le récit se focalise sur celui de sa meurtrière, pour laquelle la compassion est de mise.
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Tu ne tueras point finit par défendre l’indéfendable en réduisant une vie humaine au polyhandicap, le meurtre à « un geste d’amour », ce qui lui a valu une pétition en ligne, ainsi qu’une manifestation organisée par les associations Neurodiversité france et CLEE autisme, à laquelle le député Sébastien Peytavie a contribué, en rappelant que « Mieux vaut être mort qu’handicapé ».
Au final, les soucis de représentativités sont avant tout un problème dans la génèse des projets, car ils sont rarement écrits par des personnes directement concernées. En résulte une représentation complètement biaisée, qui passe à côté de l’essentiel de son sujet, et qui peut aller, comme le fait Tu ne tueras point, jusqu’à heurter la sensibilité des personnes qui sont sensées pouvoir s’identifier aux personnages proposés.
Exemples de Validisme
- Nier l’incapacité des autres
- Minimiser les difficultés rencontrées
- Sacraliser les personnes qui ont compensé leur handicap
Table: Comparaison des réactions et prises de position
| Acteur | Position | Justification |
|---|---|---|
| Samuel Le Bihan | Défense du film | Souligne la solitude des parents et le manque de prise en charge. |
| Neurodiversité France | Opposition au film | Dénonce l'idéologie eugéniste et la déshumanisation des personnes autistes. |
| Sébastien Peytavie | Critique virulente | Accuse le film de minimiser les "auticides" et de promouvoir une vision négative du handicap. |
| France Télévisions | Maintien de la diffusion | Volonté de poser la question de la place du handicap dans la société. |
En conclusion, "Tu ne tueras point" est un téléfilm qui a déclenché une importante controverse en raison de sa représentation de l'autisme et de l'infanticide. Si l'intention de sensibiliser à la détresse des familles est louable, le film a été critiqué pour son manque de nuance et les potentiels messages négatifs qu'il véhicule.