Lorsqu'Anastasia est sorti en 1997, nombreux sont ceux qui ont cru qu’il s’agissait d’un film des studios Disney, bien qu’il s’agisse en fait d’un film de Don Bluth et Gary Goldman pour la Fox Animation Studio. Mais comment expliquer sans se brouiller avec son lecteur que ce film est à la fois le meilleur et le moins bon du catalogue du trublion de l'animation ?
Anastasia de Don Bluth est-elle la comédie musicale la plus emblématique de tous les temps ?
Don Bluth : Un artiste à part dans le monde de l'animation
Lorsque l’on demande aux gens s’ils aiment le cinéma d’animation, ils répondent généralement « oui ». Quand on leur demande qui ils aiment dans le cinéma d’animation, ce sont à peu près tout le temps les mêmes noms qui reviennent : Walt Disney, Hayao Miyazaki, Pixar, Dreamworks… Pourtant, les fins connaisseurs en ajoutent le plus souvent un autre, de moins en moins connu malheureusement : Don Bluth. Un artiste exceptionnel, l’un des meilleurs animateurs du monde, qui a connu une carrière en dents de scie en proposant un cinéma d’animation plus profond et plus adulte que le tout venant en n’oubliant jamais qu’il s’adressait avant tout à des enfants.
Comme bon nombre de ses contemporains occidentaux, Don Bluth a commencé sa carrière comme simple animateur dans les studios Disney. Profondément marqué par Blanche-Neige et les Sept Nains lorsqu’il avait 6 ans, Don Bluth fut engagé comme intervalliste lors de la préparation de la Belle au Bois Dormant. Limité dans sa création et nourrissant d’évidentes ambitions de réalisation, Don Bluth décide de quitter Disney à la fin des années 70 avec deux collègues, Gary Goldman et John Pomeroy pour fonder le studio Don Bluth Productions. Leur objectif : retrouver à travers leurs propres films la magie qu’ils estiment avoir disparu des studios du grand Walt.
En septembre 1979, Don Bluth, devenu l'une des figures emblématiques de la nouvelle génération d'animateur des studios, fomente avec dix confrères, dont Gary Goldman et John Pomeroy, et plusieurs de leurs assistants, une rébellion au sein des mythiques studios Disney. Ils décident ainsi de les quitter avec fracas. Leurs départs ont pour raison principale un fort différent artistique sur la qualité des projets soumis. Ils ne supportent plus, en effet, de ressasser les mêmes histoires sans imagination, là où justement Walt Disney en personne leur avait enseignés l'audace et le risque.
Peu de temps après, le 13 septembre 1979, afin de prouver de quoi ils sont capables, Don Bluth et ses animateurs fondent un nouveau studio, Don Bluth Productions, dans le garage de sa maison en Californie.
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Fin 1993, Don Bluth et Gary Goldman rencontrent des responsables de 20th Century Fox, dont Bill Mechanic le PDG de l'époque, qui ont la volonté de créer un nouveau studio d'animation afin de concurrencer Disney qui cartonne avec ses films et notamment avec l'exceptionnel (Le) Roi Lion qui, à l'été 1994, explose tous les compteurs. La proposition stipule en revanche que les deux artistes reviennent aux États-Unis. Ils acceptent finalement de quitter Dublin pour Phoenix dans l'Arizona et participent donc à la création de Fox Animation Studios en août 1994.
Pour le premier film de cette nouvelle entité, plusieurs idées sont proposées comme My Fair Lady ou Le Roi et Moi avant que finalement Bill Mechanic ne propose l'histoire de la Grande-Duchesse Anastasia et offre un budget de 50 millions de dollars pour sa réalisation.
Anastasia : Un conte inspiré d'une tragédie historique
Anastasia, c'est avant toute chose l'histoire d'une tragédie familiale. Il faut donc retourner au collège et à ses cours d'histoire, pour se remémorer la révolution Russe de 1917. Amorcée en février 1917, cette révolution avait pour objectif de renverser le pouvoir tsariste remis en cause par ses échecs durant la Première Guerre Mondiale, révolution qui trouvera son paroxysme en octobre 1917.
Quatrième fille du tsar Nicolas II de Russie de la dynastie des Romanov, la Grande-Duchesse Anastasia Nikolaïevna Romanova est née le 18 juin 1901 à Peterhof. Le règne de son père se termine en 1917 avec la Révolution de Février qui l'oblige à abdiquer quelques semaines plus tard. La famille est dans un premier temps enfermée dans différents lieux par le gouvernement provisoire avant de se retrouver dans la villa Ipatiev, à Iekaterinbourg. C'est là qu'Anastasia, son père, sa mère, son frère et ses soeurs avec quelques domestiques personnels sont finalement assassinés sommairement par des bolcheviks dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918.
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Nicolas II abdiqua donc le 2 mars 1917, laissant le siège définitivement vaquant. Commence alors pour sa famille et lui une longue période de captivité. Si au début du conflit, le Tsar fut plutôt bien traité, la situation s'est rapidement aggravée au fil des mois, au point qu'en début d'année 1918, la famille vie sous une véritable terreur. Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, le drame finit par se produire par l'exécution de toute la famille. De la confusion de documents faisant acte de la perte d'un des corps lors du transport des dépouilles, une légende naît. Celle de la survie de la jeune Anastasia. Entre supercheries de femmes souhaitant une postérité facile et la réalité, aucune réponse n'avait encore été apportée à ce mystère avant le début des années 1990.
Le film Anastasia, bien sûr, s'éloigne de la réalité historique. En mettant déjà de côté l'hypothèse consistant à dire que la Grande-Duchesse ait survécu, les causes de la Révolution russe restent mystérieuses et teintées de magie noire. D'ailleurs, la chronologie semble un peu confuse car en partant du principe que Raspoutine jette sa malédiction immédiatement après être apparu à la grande fête organisée pour le tricentenaire du règne de Romanov, cela placerait le soulèvement populaire en décembre 1916.
Au delà de son aspect historique, Anastasia possède une histoire tout-à-fait charmante dans laquelle la relation des personnages est à la fois crédible et touchante. L'une des principales raisons qui fait que le film a gagné le cœur des spectateurs au fil du temps repose ainsi sur la fabuleuse histoire humaine qu'il propose. Le long-métrage offre, il est vrai, une comédie romantique sous fond de drame familial et de quête identitaire. Le spectateur est happé par la jeune Anya qui cherche à trouver une famille. Il est aussi touché quand la grand-mère et la petite-fille se retrouvent enfin. Il assiste avec bienveillance à l'amour naissant entre Dimitri et celle qui s'avère être la vraie Anastasia. Il n'attend d'ailleurs qu'une chose : que le jeune homme, escroc à ses heures mais au courage sans limite comme l'a montré son acte de bravoure dans son enfance, déclare enfin sa flamme pour la Grande-Duchesse !
Anya et Dimitri ne cessent de se taquiner tout au long du film et, souvent, Anya a le dessus. D’autre part, le personnage de Dimitri est présenté comme un affreux macho, notamment quand il veut exclure Anya de l’action dans le train (« J’avais dit Vlad ! »), ou qu’il déclare qu’il ne pas aimer les femmes de caractère. Si Anya est relativement active dans les scènes d’actions et fait preuve de répartie, elle n’a malheureusement aucun pouvoir décisionnel. Lorsque Dimitri propose son plan à Anya, celle-ci commence par refuser mais Dimitri, sûr de lui, entame un décompte à la fin duquel Anya le rappelle effectivement, comme il l’avait prévu. Bien qu’étant moins passive que la majorité des princesses Disney, et même qu’une bonne partie des personnages féminins dans les films d’animation, Anastasia n’est pas complètement maîtresse de son destin, au fond c’est l’Homme qui contrôle la situation.
Un style visuel entre Don Bluth et Disney
Assurément, la noirceur de l'histoire véridique russe colle à merveille (si je puis m'exprimer ainsi) à l'esprit des longs métrages réalisés par Don Bluth et Gary Goldman dont cela a toujours été leur caractéristique principale. Toute l'ambiance générale du film respire l'authenticité de la touche Don Bluth : des décors très détaillés, en passant par ses diverses scènes intenses ou vraiment effrayantes, jusqu'à cette mauvaise habitude de l'utilisation souvent abusive de la rotoscopie sur les personnages.
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En contrepartie de ces inévitables qualités que l'on s'attend à trouver dans un film de Don Bluth, Anastasia se permet pourtant d'en trahir toute l'essence en incorporant des codes Disney résolument impropres et incompatibles avec l'esprit Bluth. Et pour comprendre ce que je veux insinuer, il faut remonter au 20 septembre 1979 lorsque ce dernier claqua avec fracas la porte du studio Disney pour renouer avec l'esprit du studio égaré après la disparition de Walt Disney. Devant ce succès insolent, les têtes pensantes des majors croient de moins en moins en Don Bluth et son esprit à contre-courant du vent dominant. S'insinuant de plus en plus dans le processus créatif, Don Bluth est contraint malgré lui de désormais suivre le mouvement.
Anastasia pâtit beaucoup de cette intrusion manifeste de la formule Disney. On y retrouve donc de nombreux clichés et emprunt rendant le film tout sauf unique. Ce qui explique cette énorme confusion du grand public considérant Anastasia tel un film Disney, ce qu'il n'a jamais été. Mais le grand public a-t-il réellement tort sur ce point ? Le récit est par exemple découpé de la même manière que l'aurait fait Disney, avec une multitudes de chansons chantées par les personnages notamment. Le film compte aussi plusieurs personnages secondaires inutiles dignes des habituels comparses Disney : Bartok du côté des faire-valoirs typiques accompagnant systématiquement les méchants, tout comme Pouka, ce petit chien mignon comme tout et fidèle acolyte de l'héroïne du récit. Mis bout à bout, ces importants codes Disney seraient presque à considérer comme de vrais trahisons aux autres films du réalisateur.
Analyse des personnages et des thèmes
Le film se base sur une légende inspirée d’une histoire vraie, celle de la grande duchesse Anastasia de Russie qui aurait miraculeusement survécu à la révolution bolchevique, et prend pour toile de fond la révolution russe. De la même façon, le portrait de « l’après-révolution », dix ans plus tard, insiste sur le fait que « c’était mieux avant, lorsque le tsar était au pouvoir », et d’ailleurs la seule chose qui console les braves habitants de Saint-Pétersbourg c’est la rumeur à propos d’Anastasia. Si le film critique le communisme de façon tout à fait primaire (notamment avec la chanson du début, où le peuple se plaint de la faim et du froid), il ne mentionne absolument pas la répression mise en place (arrestations politiques, manque de liberté, déportations…) par le régime stalinien. La révolution russe et ses conséquences sont totalement décontextualisées et vidées de leur signification politique, ce qui est quand même un comble pour une révolution.
On retrouve une présentation très valorisée du pouvoir, et en particulier du pouvoir royal, héréditaire et absolu, notamment dans le discours de l’impératrice Marie qui introduit le film. D’autant plus que la majorité des personnages positifs sont des nobles ou anciens nobles de la cour de Russie : Anya/Anastasia, Vladimir, Sophie et l’impératrice Marie. L’idée que de toute façon certaines personnes sont terriblement et héréditairement supérieures aux autres transparaît également dans le choix du film de raconter l’histoire de quelqu’un d’exceptionnel, puisqu’il s’agit d’une princesse, la dernière héritière des Romanov.
Le personnage de Dimitri est le seul de tous les personnages principaux qui ne soit pas de sang noble. Des références sont faites par rapport à son statut social « inférieur » et à la souffrance qui en est la conséquence. A plusieurs reprises dans le film, Dimitri fera référence à son statut social qui le sépare d’Anastasia : « Les princesses n’épousent pas les domestiques. » Lorsqu’Anya croise Dimitri dans les escaliers et qu’un serviteur lui indique qu’il doit s’incliner devant elle, alors qu’ils sont proches et partageaient auparavant une relation d’égal à égal, on trouve un embryon de critique du statut de princesse qui serait supérieure, « par nature et hérédité » aux autres. Seulement cette scène semble être là plus pour insister sur le côté romantique que sur le côté critique. A la fin du film, Anya décide de renoncer à son statut de princesse (sans abandonner sa grand-mère qu’elle promet de revoir bientôt) afin de pouvoir vivre son histoire d’amour avec Dimitri (qui avait refusé la récompense financière pour avoir retrouvé la princesse disparue). Au final les deux héros choisissent l’amour plutôt que l’argent et le pouvoir. Contrairement aux films Disney où celui qui est le plus bas dans l’échelle sociale finit par s’élever afin de rejoindre l’autre, ici c’est le contraire. Finalement, l’orpheline (re)devenue princesse décide d’être une femme normale et libre.
Comme une bonne partie des méchants Disney, Raspoutine est dévirilisé, il a de longues mains fines et des ongles excessivement longs. De même, il parle souvent d’une façon précieuse et affectée. Sa virilité défaillante est opposée à la virilité éclatante de Dimitri et à la virilité tranquille du tsar Nicolas II. Associer les méchants à une virilité défaillante est à la fois sexiste et homophobe.
Réception et héritage d'Anastasia
Anastasia marque une première dans l'histoire de l'animation. C'est en effet l'un des premiers films animés à avoir l'ambition artistique, technique, marketing et financier de rivaliser avec les grands classiques Disney. Il s'agit aussi du premier long-métrage du tout nouveau studio Fox Animation Studios fondé par les réalisateurs Don Bluth et Gary Goldman, et enfin, l'un des mieux accueillis de leur carrière cumulant succès commercial et critique. Ayant le ton et l'imagerie dignes des films du 3ème Âge d'Or des Walt Disney Animation Studios, Anastasia a souvent d'ailleurs été considéré par le public comme un film Disney. Avec le rachat de 20th Century Fox par The Walt Disney Company en 2018, cette affirmation est désormais vraie...
Malgré son étonnante affiliation, Anastasia parvient donc sincèrement à nous happer dans son histoire. Il est cependant dommage que Don Bluth soit unanimement salué par le grand public grâce à ce film, qui est en fin de compte le moins représentatif de son immense talent. Mais qu'à cela ne tienne, Anastasia se doit donc d'être considéré comme le superbe film d'animation qu'il a toujours été. Une grande histoire animée mêlant du drame, de la poésie, du romantisme, des chansons agréables, une mise en scène dynamique, et un scénario habile même s'il reste un peu convenu. La ravissante Anya nous emmène avec elle dans son odyssée à la recherche de sa mémoire perdue, et on vibre en même temps qu'elle au fil des révélations. Anastasia est bel et bien à la fois la plus grande réussite de Don Bluth et l'oeuvre la moins représentative de son véritable talent. Mais qu'importe au final, l'univers du film balaye tous les a priori du spectateur au profit du grand divertissement familial.