Au fond d’une impasse nichée dans le quartier de la Croix-Rousse, des dizaines de personnes patientent devant les grandes portes rouges du cinéma Saint-Denis. C’est le dernier cinéma de quartier du plateau de la Croix-Rousse, et l’un des deux seuls de Lyon, avec le Bellecombe, à être géré exclusivement par des bénévoles.
Dans le cadre du troisième et dernier volet de notre série sur les cinémas originaux de Lyon, découvrons le cinéma Saint-Denis, un lieu chargé d'histoire et de passion pour le septième art.
A l’intérieur de la salle, un grand rideau en velours rouge cache l’écran. Ce cinéma à l’ancienne, avec son rideau rouge, a gardé tout son charme, malgré une rénovation au début des années 2000.
Une histoire riche et singulière
Le cinéma Saint-Denis a célébré son centenaire en 2020. Créé en 1920 par un prêtre paroissial de la Croix-Rousse, le cinéma Saint-Denis a toujours été dirigé par des équipes de bénévoles engagé•es. Selon les archives, le premier film projeté dans la salle obscure fondée en 1920 serait Esther le 1er janvier 1921. Un drame biblique, validé par les autorités religieuses de la paroisse responsable du contenu diffusé.
En juillet 1919, le bulletin paroissial de Saint-Denis annonce une fête de famille en l’honneur du retour des soldats de la Grande Guerre. En plus de jeux variés et du spectacle de Guignol, une singulière activité est au programme : une projection cinématographique. C’est une première. Le 7e art venait de faire son entrée dans la paroisse de Saint-Denis à la Croix-Rousse.
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« Je suppose qu’ils avaient aménagé une petite baraque, ou bien étendu un drap dans la cour pour projeter quelques petits films muets », raconte Roger Sicaud, membre de L’Espoir du Plateau, l’association gestionnaire du cinéma.
Les premières années et l'évolution
Ancien cinéma paroissial, le Saint-Denis ouvre en 1920 sous l’enseigne Saint Denis Palace. Le programme du cinéma, le "Saint-Denis-Palace" apparait pour la première fois dans le bulletin paroissial de fin décembre 1920, qui présente sur une page entière le film projeté le 1er janvier 1921 à 15h : ESTHER (grand drame biblique).
On y apprend aussi qu'à cette époque (et jusqu''en juin 36) il n'y avait que 2 séances hebdomadaires : le dimance après-midi, séance gratuite pour les enfants des patronages, et à 20h, une soirée de familles strictement réservée aux familles qui ont acheté une "carte de famille" en début d'année. Soumis à une cotation instaurée par les diocèses, le Saint-Denis avait l’obligation de diffuser des films d’une « haute tenue morale » pour les paroissiens. C’est en 1962 que la sphère religieuse se retire de la direction du cinéma.
Après plusieurs réformes de statut, en 1980, l’association L’Espoir du Plateau se voit attribuer la direction du cinéma.
Le cinéma parlant arrivera en janvier 1933, et une séance ouverte à tous sera ajoutée le samedi soir en 1936. C’est en 1945 qu’ont lieu les grands travaux donnant à la salle son architecture actuelle.
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Les (très) grands travaux orchestrés par l'abbé Dupasquier : creusement de la salle, suppression des piliers, création des balcons en "dur"; réouverture le 17 novembre 1945 avec Clark Gable et Charles Laughon dans LES REVOLTES DU BOUNTY.
Les grands travaux (suite) orechestrés par l'abbé Lauzier : mise en place des premiers fauteuils avec des ressorts, rembourrés et en tissu rouge, et très confortables pour l'époque; installation du cinémascope : séance inaugurale le 1er septembre avec TEMPETE SOUS LA MER; création d'un escalier direct pour l'accès aux balcons et aménagement de sanitaires dans la salle (avant il fallait aller sur la cour!).
Le nombre de séances passe à cinq, puis à six par semaine, parfois jusqu’à 10 pour les grands succès. Des fauteuils rembourrés succèdent à ceux en bois et le Cinémascope arrive en 1955. Puis en 1957, la décoration est entièrement refaite.
Le nombre de spectateurs s’accroit jusqu’à plus de 65 000 par an, avant que le développement de la télévision, à partir de 1960, entraine une chute régulière des entrées.
Un cinéma associatif ancré dans son époque
Fidèle à cette exigence de qualité, le cinéma s’est modernisé au fil des années. En septembre 2017, l’établissement a introduit une caisse informatisée, accompagnée de nouveaux billets. A l'occasion de la projection de CINEMA PARADISO de Giuseppe Tornatore, le cinéma Saint Denis présente une exposition sur son histoire.
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Modernisation de la cabine : installation d'un nouveau projecteur Kinoton et d'un dérouleur de 6500m permettant de mettre le film sur une seule bobine. Les nouvelles technologies (encore) : installation du son numérique, avec les 2 formats de son numérique, le son Digital SRD et le DTS.
En 1985, après la fermeture du Chanteclair, le Saint Denis reste le seul cinéma de la Croix-Rousse. « C’est un cinéma de proximité où les gens viennent à pied, sans s’embêter avec le métro ou les places de parking », constate Roger Sicaud, devenu bénévole en 1957, quand il avait 13 ans.
« La capacité de la salle a été réduite pour augmenter le confort des spectateurs. Le nombre de sièges est passé de 400 dans les années 1950-1960 à 239 », explique le cinéphile.
Aujourd’hui, le cinéma, qui accueillait près de 42 000 spectateurs à l’année avant la Covid, continue de tourner, et se bat face aux multiplex. En tout, ce sont 11 projections grand public qui ont lieu par semaine, tous les soirs à 20 h 30 et les week-ends, les après-midi aussi.
Et en semaine, il accueille des scolaires dans le cadre d’un partenariat entre l’Éducation nationale et le Centre national du cinéma. Près de 10 000 écoliers à l’année. Le cinéma Saint Denis accueille désormais le dispositif "Collège au Cinéma" initié par le CNC et le Ministère de l'Education Nationale.
Les élèves des collèges volontaires du quartier assistent à trois films par an sélectionnés à leur intention et étudiés avec leurs enseignants. Le cinéma Saint Denis fête ses 90 ans et entre dans le futur et l'ère numérique, avec l'installation d'un projecteur numérique Christie, et du relief 3D.
Chacun d’entre eux assure le bon déroulement des environ dix séances hebdomadaires, réparties sur quatre à cinq films par semaine. La programmation propose désormais trois films chaque semaine, dont un film "jeune public" et un film Art et Essai.
Membre actif du Groupement régional d’actions cinématographiques (G.R.A.C.), le Saint-Denis fait également partie du prestigieux réseau des salles de cinéma Art et Essai depuis 1995. Cette attention est parvenue à rassembler une clientèle d’habitués fidèles, qui bénéficient de la carte d’abonnement proposée par l’association (qui offre les places à 5,5€, au lieu de 7€ en plein tarif) : « C’est vrai qu’en dehors des évènements exceptionnels, on retrouve souvent les mêmes têtes ici », témoigne Isabelle, abonnée au Saint-Denis depuis 2014.
Ces investissements profitent non seulement aux amateurs de cinéma, mais aussi à la communauté locale. Soucieuse de s’ouvrir à un public toujours plus diversifié, l’association recherche de nouveaux projets. Un groupe de six personnes, dont Patrice fait partie, a notamment lancé l’organisation de soirées à thème tous les mercredis soir, depuis la fin du mois de septembre.
Pour les premières séances, deux documentaires ont été mis à l’honneur : Sur l’Adamant, réalisé par Nicolas Philibert, qui traite des troubles psychiques ; puis Revenir à Montluc, réalisé par Béatrice Dubell qui parle de l’indépendance de l’Algérie.
Destinée à être le troisième volet de cette série de documentaires, la projection de Yallah Gaza, qui documente les conditions de vie des Palestinien•nes de Gaza, a « été annulée en raison du contexte actuel », regrette-t-il. « Frustrant », ce contretemps ne suffit pas à décourager les bénévoles : pour la première fois, l’association du Saint-Denis prévoit une rencontre avec celle de l’Aquarium, autre cinéma associatif situé à quelques rues seulement.
« On va essayer de proposer des projets en commun dans le futur », révèle Patrice.
| Période | Événements marquants |
|---|---|
| 1920 | Ouverture du cinéma Saint-Denis |
| 1933 | Arrivée du cinéma parlant |
| 1945 | Grands travaux de rénovation |
| 1955 | Installation du Cinémascope |
| 1985 | Dernier cinéma de la Croix-Rousse |
| 1995 | Intégration au réseau Art et Essai |
| 2020 | Célébration du centenaire |