Les Enfants rouges, réalisé par Lotfi Achour, est un film qui aborde une tragédie ayant profondément marqué la Tunisie post-révolution. Sorti en salle le 7 mai, ce long-métrage revient sur la décapitation de Mabrouk Soltani, un jeune berger adolescent, par des terroristes islamistes en 2015, dans les montagnes de Kasserine. Le film explore les répercussions de cet assassinat sur les proches de la victime, en particulier son cousin.
Auréolé des prix les plus prestigieux aux Journées cinématographiques de Carthage, à Tunis, et au Festival international du film de la mer Rouge, à Djeddah, Les Enfants rouges a ému la critique tunisienne.
D'abord parce qu'il revient sur un épisode particulièrement douloureux dans la mémoire collective, dont le trauma a été redoublé par l'assassinat dans les mêmes conditions du frère de Mabrouk, Khalifa, deux ans plus tard. Mais aussi parce que le cinéaste a choisi de retracer le drame à travers le parcours du cousin de Mabrouk, Achraf, 14 ans, chargé par les djihadistes de porter un message macabre à la famille en leur ramenant la tête du garçon assassiné.
Le cinéaste “tenait à mettre en lumière cet événement marquant, contre l’oubli”, estime le quotidien La Presse.
Lotfi Achour s’inscrit ainsi dans une vague de films post-révolution qui explorent les traumatismes laissés par le djihadisme en Tunisie, comme Kaouther Ben Hania (Les Filles d’Olfa, 2023) ou Meryem Joobeur (La Source, 2025). Car le pays a connu une période de transition troublée après 2011, durant laquelle un grand nombre de ses citoyens ont rejoint l’État islamique (EI) et où beaucoup ont craint l’établissement d’un califat djihadiste.
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Achour filme sans fard cet acte de terrorisme visant un civil. Il rappelle, comme d’autres avant lui, tel Abderrahmane Sissako dans le magnifique Timbuktu, que les musulmans sont les premières victimes du djihadisme. Le réalisateur montre aussi une communauté abandonnée par les autorités, livrée à elle-même et à la merci de la barbarie.
Le film va, dès lors, passe d’un récit solitaire à une dimension collective. La famille est intégrée dans l’histoire. Et ce, avec la volonté de désigner les coupables, de retrouver le corps et de pouvoir l’inhumer et de faire le deuil.
La mère demande de pouvoir enterrer son fils en entier, avec sa tête et son corps : « On ne peut pas enterrer mon fils. Il est né entier. Le réalisateur montre la dignité du clan, son courage et sa solidarité qui les sauvent. La souffrance de la famille s’étend au voisinage et reflète une détresse collective.
La Lutte d'une Famille et la Mise en Lumière des Disparités Sociales
Avec délicatesse, une caméra subjective nous place dans l’intimité d’un enfant traumatisé, avant de laisser place à des plans plus larges pour mettre en scène la relation de l’enfant à la famille sous le choc. “Le long-métrage a été construit sur deux niveaux”, explique l’hebdomadaire L’Économiste maghrébin. “Un niveau interne”, tout d’abord, ou plus exactement intime, “qui explore la souffrance psychologique d’Achraf, magnifiquement interprété par Ali Helali, qui se trouve déchiré entre son amour pour son cousin égorgé et sa culpabilité de ne pas avoir eu le même sort”.
Le “niveau externe”, quant à lui, explore le drame de la famille de la victime qui, après avoir accueilli le colis macabre, se retrouve “seule face à son malheur”, les autorités ne manifestant aucune velléité de l’“aider à récupérer le corps [de Mabrouk Soltani] dans la zone militaire minée” où il gît.
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La famille lutte seule, les autorités ne voulant pas venir jusqu’à son village reculé des montagnes de Kasserine pour y ramener le corps démembré de l’adolescent, afin que lui soit offerte une sépulture digne.
Si le drame avait tant choqué en Tunisie, c’est aussi parce qu’il soulignait les grandes disparités historiques entre l’intérieur du pays et son littoral, entre le sud plus pauvre et le nord, et mettait en lumière le désintérêt de l’État pour certaines régions.
“Entre réalisme et fantastique, le réalisateur a réussi à faire d’un drame familial une incarnation de la démission de l’État vis-à-vis des populations des régions défavorisées, en les exposant au terrorisme, mais aussi à la pauvreté”, qui fait le lit de ce même terrorisme, écrit L’Économiste maghrébin.
« Tu as ouvert la porte de l’enfer et tu nous as abandonné ». Par cette réplique, c’est la sidération d’un pays que le cinéaste nous livre.
En effet, Achour pose la question de l’impact psychologique de la violence, notamment sur les enfants, en dépeignant la dure réalité de la Tunisie rurale. Mais le long-métrage Les Enfants rouges met surtout en avant la résilience humaine, en particulier la capacité des enfants à transcender des horreurs inimaginables grâce à leur force intérieure et leur imagination. Il pose un regard empathique sur cette communauté rurale et pauvre.
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Les paysages sont somptueux mais leur aspect idyllique est trompeur, puisque, dans la montagne, les mines sont nombreuses et les terroristes rôdent.
Tableau Récapitulatif des Éléments Clés du Film
| Élément | Description |
|---|---|
| Réalisateur | Lotfi Achour |
| Événement central | Décapitation de Mabrouk Soltani par des terroristes islamistes |
| Date de l'assassinat | 2015 |
| Thèmes principaux | Traumatisme, deuil, résilience, disparités sociales, abandon de l'État |
| Lieu | Montagnes de Kasserine, Tunisie |
| Personnage central | Achraf, cousin de la victime |
| Prix remportés | Journées cinématographiques de Carthage, Festival international du film de la mer Rouge |
Signalons que être quelqu’un de «rouge» est une expression de cette région tunisienne signifiant que l’on est vaillant, résiliant et capable de faire face à l’adversité.
Interpeller la Société et la Question de l'Oubli
“Le réalisateur interpelle la société tout entière en désignant ses limites morales et politiques”, notamment en questionnant l’absence de l’État et la médiatisation de cette tragédie, explique Kapitalis. Citant “la sobriété du décor, les silences accusateurs, les regards pleins de souffrance, la misère réelle des gens contrastant avec l’inanité des discours sur les plateaux de télévision”, le site considère que tout, dans la mise en scène de Lotfi Achour, concourt à livrer une forme de “procès” où “nous [les Tunisiens] sommes tous accusés”.
Sélectionné à la 77éme édition du Festival International du Film de Locarno, Bayard d’Or du meilleur film & Bayard de la meilleure photographie au Festival international du film francophone de Namur 2024, prix du public au Festival international du film Vancouver 2024, récompensé par le prestigieux Tanit d’Or lors des 35èmes Journées Cinématographiques de Carthage, Les enfants rouges est une véritable cri d’alerte contre l’injustice et l’oubli.
En effet, Lotfi Achour s’est toujours distingué par son approche audacieuse et son engagement pour des causes sociales.
Cinéma: "Les Enfants Rouges" du tunisien Lotfi Achour
Les Enfants rouges est « une fiction basée sur une histoire vraie» nous prévient le générique de début. Il s’appuie sur les tragédies vécues par Mabrouk et Khalifa Soltani, deux frères bergers victimes d’assassinats barbares perpétrés par des groupes terroristes.
En 2015, Mabrouk Soltani, 17 ans, avait été décapité par un groupe extrémiste, un assassinat qui avait secoué l’opinion publique. Ses assassins avaient ordonné à son cousin, témoin de la scène, de ramener la tête enveloppée dans du plastique à la famille, selon des proches et le ministère de l’Intérieur. Deux années plus tard, son frère aîné, Khalifa Soltani, avait été retrouvé mort lors d’une opération de ratissage lancée après l’annonce de son enlèvement par un groupe «terroriste», dans la même région.
Ces deux assassinats avaient été revendiqués par le groupe djihadiste Etat islamique (EI). Ces événements se sont passés dans une région du centre ouest de la Tunisie, pas loin de la frontière algérienne. Or il y a très peu d’actes terroristes sur des civils dans ce pays.
Dans les paysages impitoyables du djebel Mghila, un environnement isolé fait de montagnes et de paysages arides, en Tunisie, vivent parmi une petite communauté composée quasi exclusivement de leur famille, Achraf, un adolescent de 13 ans, et son cousin Nizar, 16 ans. Leur quotidien simple est rythmé par la garde du troupeau et les rêves et espoirs auxquels ils s’accrochent.
La vie du jeune berger Ashraf est irrévocablement affectée par un acte de violence inattendu et brutal. Il jouait innocemment avec son cousin Nizar, lorsque un groupe de djihadistes les attaque et oblige Achraf à apporter la tête de son cousin Nizar à la famille comme un message macabre. Traumatisé, Achraf rentre au village.
Sur le chemin du retour, il découvre que le fantôme de son cousin le suit. C’est pour lui une présence apaisante qui va l’aider à accomplir la mission qui lui a été confiée.
Ashraf va être obligé de se joindre au reste de sa famille pour aller récupérer le corps de son cousin, afin de l’enterrer. Entre la crainte et les représailles, le refus de la résignation l’emporte pour offrir une sépulture au sacrifié.
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