Jusqu’à la garde, réalisé par Xavier Legrand, est un thriller domestique saisissant qui mêle l’effroi à des dialogues d’une justesse remarquable. Le film transforme la guerre d’un couple pour la garde de son fils en un récit captivant, porté par les performances formidables de Léa Drucker et Denis Ménochet.
Synopsis
En plein divorce, Miriam et Antoine Besson se déchirent à propos de la garde alternée de leurs enfants. Sous ses airs bourrus, Antoine semble aimant ; il vient d'ailleurs de demander sa mutation pour se rapprocher de son fils. La juge tranche, et ce malgré la lettre sans appel de Julien, 11 ans, qui refuse de revoir son père : elle oblige l'enfant à passer un week-end sur deux avec lui. Entre sa mère qui le force à mentir et son père qui veut l'utiliser pour se rapprocher de son ex-femme, Julien essaie de protéger sa famille et de ménager Antoine, dont le comportement est plus qu'inquiétant...
Une Tension Palpable
La violence est d’abord étouffée, créant une tension palpable dès les premières scènes. Nous sommes dans le bureau de la juge, où Miriam, muette et comme pétrifiée, et Antoine, un peu plus loquace, s’affrontent par l’intermédiaire de leurs avocats respectifs. Chaque mot compte dans cette confrontation pour la garde de Julien, 11 ans, qui préfère rester chez sa mère. Son père, meurtri de ne pas le voir, demande la garde partagée. L’avocate de la mère parle de « grande insécurité », tandis que sa consœur avance des arguments convaincants, semant le doute. La juge elle-même semble tiraillée, ajoutant au réalisme et à la justesse tranchante de cette entrée en matière saisissante.
Un Drame Ordinaire Transformé en Thriller
De prime abord, on pourrait croire que le premier long-métrage de Xavier Legrand s’attelle à insuffler par l’entremise d’un père inquiétant (joué par Denis Ménochet) une tension de thriller, voire de film d’horreur, à un drame ordinaire (une famille en plein divorce). Ce faisant, le film semble faire du familier (le père) une figure d’altérité (« l’Autre », comme l’appellent sa fille et son fils) pour mieux approcher la frontière qui sépare l’amour étouffant de la monstruosité.
La Mécanique Scénique
Contrairement aux apparences, le film ne suit pas exactement ce cap mais subordonne plutôt le récit, baladé entre deux genres (la chronique et le thriller), à une mécanique scénique qui se révèle être son véritable « sujet », soit son objet de travail. La première scène donne le la : une juge pour enfants auditionne les deux parents. Les faits sont présentés (et contestés), les arguments contradictoires se succèdent, les avocats prennent la parole, les parents aussi, les déclarations des enfants sont lues.
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La séquence ne constitue pas seulement le prologue du film, elle donne la structure de la totalité des scènes, qui repose à chaque fois sur le même schéma : mise en place de la situation, latence pour ménager un suspense, et puis acmé, qui consiste soit en une bouffée de violence, un silence qui en dit long, une crise de larmes surprenante, mais aussi, dans une logique de contrecoup, en une suspension de l’intensité - une course qui soudain s’arrête ou, ici, une décision actée (« Bon ») mais pourtant différée.
On peut s’étonner qu’au milieu des dithyrambes (« la claque », « le choc ») que le film a reçu à sa sortie, personne n’ait relevé qu’il répétait in fine dix, quinze, vingt fois la même structure dramatique, articulée autour du duo latence-explosion.
Un exemple, qui confirme l’autonomie de la mécanique scénique par rapport à ce que le film semble raconter : il s’agit d’un élément de récit déconnecté de l’intrigue principale, auquel le père ne participe pas, et qui se retrouve par ailleurs ensuite laissé à l’abandon. Joséphine, la fille aînée, reçoit un texto de son petit copain : « Préviens-moi quand tu l’auras fait ». À la scène suivante, elle s’enferme derrière une porte dans les toilettes de son lycée. La caméra reste au seuil, le sac de l’adolescente tombe par terre, le plan dure alors que seuls les mouvements de chaussures de la jeune fille traduisent ses affects et émotions. Et puis, comme attendu, un petit emballage est jeté sur le sol, un jet d’urine retentit, et enfin quelques sanglots étouffés ponctuent la scène. L’adolescente est-elle enceinte ? Que va-t-il se passer ?
On pourrait à la rigueur reconnaître au film cette singularité, celle de faire le pari d’une construction fondée sur la répétition, si la mécanique ne se révélait pas à la longue un peu malhonnête par son exploitation de l’étrangeté du père selon les besoins du récit d’aménager une tension. En effet, passé la scène (peut-être la meilleure) où l’homme, enfin, revoit son épouse et fond en larmes dans ses bras, le film délaisse son point de vue ambigu pour ne faire du personnage qu’une menace extérieure, à la manière (mais à la manière seulement) du pasteur joué par Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur.
Un Regard Lucide sur les Violences Conjugales
Jusqu'à la garde porte un regard lucide et implacable sur la réalité des violences conjugales. Sorti en février 2018 au cinéma et récompensé de cinq César dont celui du Meilleur film, le long-métrage offre une expérience d'immersion rare, suffocante, constamment empreinte de tension, mais comme inévitable pour saisir vraiment ce qu'elle évoque.
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Xavier Legrand expliquait en 2018 à France Info :
« J’ai fait des investigations auprès d’une juge aux affaires familiales, interrogé des avocats, des policiers, des travailleurs sociaux et même des groupes de parole d’hommes violents. Un sujet aussi délicat exige d’être au plus proche de la réalité tout en évitant de tomber dans l’écueil du simple documentaire, ou d’un drame social qui ne raconterait finalement qu’un fait divers ».
C'est aussi un film à la frontière de différents genres, allant du drame intime jusqu'au thriller, se permettant même d'approcher le cinéma d'horreur dans son dernier acte terrifiant.
Parmi les inspirations du cinéaste, Xavier Legrand cite aussi bien Kramer contre Kramer, chronique déchirante d'un mariage qui s'effondre avec Meryl Streep et Dustin Hoffman, que le Shining de Stanley Kubrick.
« Shining m'a inspiré pour la dernière partie de mon film, la folie, l'enfermement, la terreur. La violence conjugale peut mener à l'épouvante pure et c'est ce que je voulais raconter. »
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Deux Grands Acteurs au Service d'un Sujet Majeur
Jusqu'à la garde est un film éprouvant pour le récit qu'il délivre mais aussi par les performances d'acteurs qu'il donne à voir. Léa Drucker, justement récompensée du César de la meilleure actrice, et Denis Ménochet se métamorphosent pour incarner leur personnage. Jamais le comédien, dont la présence massive noie littéralement l'image, n'a paru aussi menaçant dans un film.
« J'ai mis un mois à m'en remettre. J'ai été voir mes parents en Bretagne, qui ne m'ont pas reconnu au début. C’est des moments où quand tu as des frustrations, d’un seul coup tu sens que ça monte vite et tu te dis : “Ah, c’est pas moi ça” », confiait Denis Ménochet dans un entretien sur la chaîne OCS.
Analyse des Personnages
Miriam Besson (Léa Drucker)
Miriam est une mère qui demande le divorce pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences. Au début du film, elle paraît froide, distante et mutique, cachant une lourde carapace. Elle est difficile à cerner, mais on devine les séquelles d’un passé trop lourd qui l’empêche de s’exprimer pleinement. En réalité, elle a compris qu’il n’y avait qu’un seul moyen de s’éloigner de la toxicité de son mari : être loin de lui le plus possible. Le réalisateur érige davantage Miriam en mère protectrice qu’en victime.
Antoine Besson (Denis Ménochet)
Antoine est le père accusé de violences par son ex-femme. Il se considère comme une victime et retourne toutes les situations à son avantage, revendiquant en permanence des choses légitimes. La consigne principale pour Denis Ménochet était de jouer une victime dans toutes les situations, en traversant chacune d’elles avec une grande sincérité, sans calcul, même lorsqu’il nuit à autrui. Son rôle peut être qualifié de « pervers narcissique » dans le sens où il est dans le déni de sa propre violence.
Julien Besson (Thomas Gioria)
Julien est le fils de Miriam et Antoine, pris au milieu du conflit de ses parents. Il refuse d’aller chez son père et s’inquiète pour sa mère. L'acteur Thomas Gioria, est étonnant de retenue, loin du cabotinage de nombreux child actors.
Le Contexte des Violences Conjugales
En 2020, la police et la gendarmerie ont enregistré une hausse de 10% des actes de violences conjugales, selon le service statistiques du Ministère de l'intérieur. Plus de 159 000 personnes ont été concernées par ces faits, dont 87% étaient des femmes. 125 personnes ont perdu la vie sous les coups de leur compagnon. Le collectif « Féminicides par conjoints ou ex-conjoints » recensait récemment plus de 100 féminicides conjugaux depuis le début de l'année 2021.
Jusqu'à la garde met en lumière cette réalité sombre et souligne l'importance de la sensibilisation et de la prévention des violences conjugales.
Débat sur Jusqu'a la garde - Analyse cinéma
Tableau: Distribution des rôles principaux
| Acteur | Rôle |
|---|---|
| Léa Drucker | Miriam Besson |
| Denis Ménochet | Antoine Besson |
| Thomas Gioria | Julien Besson |
| Mathilde Auneveux | Joséphine Besson |