En 1991, Le Silence des Agneaux réalisé par Jonathan Demme, d’après le roman de Thomas Harris et porté par ses deux interprètes principaux, Jodie Foster et Anthony Hopkins, sort sur les écrans et contre toute attente, c’est un triomphe.
Le polar truste tous les fauteuils pendant de longs mois et obtient les cinq Oscars majeurs, ainsi qu’une réputation sulfureuse, qui n’a jamais failli. Le Silence des Agneaux est un chef-d'œuvre, on le sait.
Le film fit un tabac à la cérémonie des Oscars, où il remporta cinq statuettes pour le meilleur film, le meilleur acteur, la meilleure actrice, le meilleur réalisateur et le meilleur scénario.
Resté célèbre pour moult raisons, le film a notamment marqué l’histoire du montage grâce à la séquence qui précède son climax et dont le procédé est aussi trompeur que brillant.
Un Plaidoyer Féministe et une Critique du "Male Gaze"
Désormais disponible sur la plateforme d’Amazon, le brillant et terrifiant polar de Jonathan Demme, sorti en 1991, est également un formidable plaidoyer contre le “male gaze”.
6 Trucs à Savoir sur Le Silence des Agneaux
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Dans un thriller aux accents psychologiques, le film de Jonathan Demme offre le portrait d’une enquêtrice aux accents féministes dont le rôle amène à repenser les espaces offerts aux femmes par les films policiers hollywoodiens des années 90.
Le film de Jonathan Demme, Le Silence des Agneaux (1991), choisit de faire intervenir Jodie Foster en tant qu’enquêtrice policière ; c’est un des premiers films du genre à mettre en scène une femme dans un tel rôle.
Clarice Starling (Jodie Foster), un jeune agent du FBI, est chargée d’interroger l’ex-psychiatre Hannibal Lecter (Anthony Hopkins).
D’un féminisme audacieux (l’héroïne est une jeune femme encore en formation, déterminée mais émotive, ambitieuse mais terre à terre), Le Silence des Agneaux casse la convention qui veut que le « méchant » soit au cœur de l’intrigue policière.
Hannibal Lecter a certes un rôle essentiel dans la résolution de l’énigme mais son comportement atroce n’en fait pas la figure centrale du MacGuffin.
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La Construction du Personnage de Clarice Starling
Jodie Foster incarne le rôle d’une enquêtrice qui dénote avec les codes habituels par sa petite taille et son apparence frêle qui sont au cœur de l’action.
Clarice est l’incarnation d’une résistante au glamour et à la féminité artificielle. De même, elle refuse qu’on l’objectifie et ce refus est marqué lors d’un entretien avec le psychiatre Chilton qui tente de lui faire des avances à qui elle répond : “I graduated from U.Va, sir, it’s not a charm school.”
Cette reprise des droits sur le personnage féminin est une manière de mettre un terme à la longue tradition passive des femmes dans les films d’enquêtes, objets de mystère et de désir, et qui n’interviennent que lorsque le traitement de la sexualité masculine s’impose.
Mais la trajectoire du film semble nous montrer qu’elle doit chercher une légitimité à sa place d’enquêtrice par une filiation masculine.
En effet, la perte de son père policier la pousse à reprendre sa place et cela s’inscrit dans un lieu commun où les carrières féminines d’enquêtrices doivent être justifiées, au contraire des hommes dont la simple présence justifie naturellement la place au sein de ce corps de métier.
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C’est sa confrontation avec Hannibal Lecter qui fait ressortir cet héritage paternel, agissant comme un agent libérateur.
Paradoxalement, les entretiens avec le psychopathe permettent à Clarice Starling de se révéler : la métaphore du papillon revient à plusieurs reprises et c’est à ce lépidoptère qu’Hannibal la compare en symbolisant sa métamorphose en tant qu’enquêtrice à la recherche de son identité.
Par ailleurs, le rôle de Clarice est une construction permanente qui balance entre la posture d’une débutante et celle d’une représentante de l’autorité dont la prise de pouvoir s’incarne dans l’utilisation de l’arme à feu.
Hannibal Lecter : Un Monstre Fascinant
Le pitch ? Une brillante élève du FBI (Jodie Foster) fait équipe avec un psychiatre… cannibale (Anthony Hopkins).
Leur but ? Traquer Buffalo Bill, le tueur en série qui dépèce ses victimes pour changer de peau… (et qui a valu au film des accusations en transphobie).
Si la première scène d’interrogatoire policier entre Clarice et Hannibal est devenue culte à plus d’un titre, c’est d’abord pour l’impressionnante métamorphose du personnage de tueur en série qu’elle opère.
Ce premier entretien se transforme en effet en moment de séduction dérangeante où le raffinement et l’élégance côtoient l’horreur.
Jonathan Demme innove donc en héroïsant son beau monstre fascinant et repoussant.
Sorte d’Arsène Lupin rusé se jouant de la police lors d’une séquence magistrale d’évasion, le criminel s’empare aussi souvent du rôle de la jeune policière.
Dans chaque entretien avec Clarice, Hannibal se transforme en effet en un étrange Sherlock Holmes aux déductions brillantes, qui finit par mener l’interrogatoire.
Mais ce qui domine la séquence culte de la première rencontre entre Clarice et Hannibal, c’est surtout l’angoisse de tout contact avec le tueur en série.
La vitre qui sépare Clarice d’Hannibal est transparente et, surtout, percée de trous à travers lesquels le docteur respire le parfum de la jeune étudiante.
Ses questions sont intrusives, sexuelles. Et le comble de l’horreur sera le moment d’un vrai contact entre la jeune femme et un aliéné, lorsque Miggs, voisin de cellule d’Hannibal, parvient à projeter son éjaculation sur le visage de l’agente en train de repartir.
Une Atmosphère Oppressante
Justement, dans Le Silence des agneaux, c’est le monde tout entier qui devient visqueux et dégoûtant, collant comme un vieux reste de sperme, car le risque d’une intimité qui s’impose à nous y devient permanent.
Par exemple, dans la séquence finale où Bill surveille à la lunette infra-rouge Clarice dans l’obscurité, la caméra subjective nous dévoile en amorce la main de Bill, s’approchant de la chevelure de la stagiaire pour la caresser.
Ce climat d’oppression, renforcé par la belle composition lancinante de Howard Shore, passe aussi par le recours fréquent aux très gros plans, où le visage des hommes croisés par Clarice semble dangereusement proche (à commencer par celui d’Hannibal Lecter) au point de pouvoir l’embrasser contre sa volonté.
Grâce aux nombreux moments de caméra subjective, le spectateur se sent captif, tel les victimes de Buffalo Bill tenues prisonnières dans un puits au fond de sa cave.
La caméra se substitue par exemple à un miroir devant lequel Bill s’autoexcite, nu et maquillé dans un peignoir de soie. Ou encore, nous voilà mis à la place d’un policier qu’Hannibal, le visage en sang, surplombe en caméra subjective et bat à mort avec une matraque.
Un Impact Durable sur le Genre du Thriller
Adapté d’un best-seller de Thomas Harris, Le silence des agneaux a révolutionné le thriller des années 90, inspirant des polars avec tueurs en série de la trempe de Seven de David Fincher.
Le matériau littéraire de base est certes remarquable et la trame policière un modèle de suspense policier, mais cela n’enlève rien au mérite du scénariste (Ted Tally) et du réalisateur, qui ont réussi un modèle de film sur le thème de la manipulation tout en concoctant une ambiance à la fois distanciée et glauque, sobre et malsaine, épurée et horrifique.
Loin de s’enfoncer dans les ramifications psychanalytiques de l’intrigue (Clarice a indiscutablement un problème à régler avec son enfance et la mort de son père), Le silence des agneaux les utilise pour insuffler un rythme au récit, reprenant par là même les leçons d’un Hitchcock qui utilisait la théorie de Freud à la seule fin d’efficacité narrative.
L’essentiel est donc ailleurs : dans ces travellings oppressants qui accompagnent la jeune femme dans les couloirs de la prison, ou le face-à-face final dans l’obscurité, la mettant en présence du criminel.
On regrettera juste une transphobie implicite, qui doit être replacée dans le contexte de l’époque, et que l’on pardonnera compte tenu de l’implication de Jonathan Demme dans le consensuel Philadelphia (1993), film emblématique des années sida, son second gros succès public.
Évoquer la force du Silence des agneaux, c’est aussi rendre hommage à ses interprètes : si Anthony Hopkins a fait d’Hannibal Lecter le personnage de cinéma le plus flippant depuis le Norman Bates de Psychose, Jodie Foster n’en est pas moins remarquable, dans ce qui reste le plus beau rôle de sa riche carrière.
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Les Relations Hommes-Femmes et le Couple Starling/Lecter
Si les hommes et les femmes ont du mal à cohabiter, le couple Starling / Lecter fonctionne de manière harmonieuse. Elle ne joue pas. Il ne joue plus. Il va partager ce qu’il a de plus précieux avec elle : son expérience. Ce qui va permettre à Clarice d’assouvir ses ambitions personnelles et progresser dans sa carrière. En échange, elle redonnera goût à la vie à un Dr Lecter fatigué d’avoir été trop souvent exposé à des cas désespérés. Il n’y a pas que des tordus. La femme aide l’homme à retrouver sa liberté en sortant d’une cage dans laquelle il s’était enfermé tout seul. Tous les deux combinent bien ensemble. Ils ont leurs disputes évidemment, comme tout le monde. Clarice trahit Lecter, qui joue un peu avec elle en retour. Mais ils parviennent à dépasser leurs problèmes. Cette harmonie nouvelle va permettre à Clarice d’exorciser ses cauchemars en faisant une mise au point.
Clarice veut prouver au monde qu’elle peut y arriver, venant à bout de sa supposée fragilité et espérant ainsi ne plus jamais se faire tourmenter par ses agneaux nocturnes. Elle veut montrer à ces flics de Virginie qu’elle est plus qu’une femme fluette. Convaincre Crawford qu’elle est plus qu’une simple étudiante. Ce couple va permettre à Lecter de prendre sa revanche. Les intellectuels enfermés dans la cave retrouvent leur liberté de pensée. Le bon docteur est à l’image de tous ces étudiants un peu taiseux qui ont traversé leur adolescence comme des parias parce qu’ils aimaient lire plutôt que de regarder le foot.
L'Adaptation du Roman et la Réalisation de Jonathan Demme
Plus de quinze ans après sa sortie, l’œuvre a gardé toute la puissance de ses effets ou plutôt de son atmosphère angoissante qui va crescendo.
Jonathan Demme a pris le parti de suivre de très près le roman de Thomas Harris et de n’y rien rajouter sinon son talent de cinéaste.
Demme se concentre sur le face à face Starling / Lecter, pierre angulaire du film.
Comme dans les contes de notre enfance, Clarice va devoir affronter des monstres. Ce ne sont plus ces ogres fantasmagoriques de la littérature enfantine mais des êtres de chair et de sang bien plus terrifiants comme le sont aussi les cauchemars de son enfance toujours bien vivants.
Comme le Petit Poucet qui retrouvait son chemin en suivant ses petits cailloux, Clarice va suivre les indices de « l’ogre Hannibal » en même temps qu’il va « évaluer » si elle est digne de la psychanalyse qu’il lui « offre », ce cadeau pouvant aussi bien se révéler empoisonné comme la pomme de la sorcière ou bénéfique comme la citrouille de la fée en fonction de la spiritualité (ou de la dignité) de l’héroïne.
Le soin qui a été apporté à la photo volontairement sous-exposée, comme celui s’astreignant à éradiquer costumes ou fioritures risquant de nous égayer un instant, sont remarquables (Clarice-Foster est constamment habillée couleur vert-de-gris et on a assombri sa chevelure afin qu'elle ne soit pas trop lumineuse).
Tout à été conçu par Demme pour descendre toujours plus profondément dans un monde où suinte l’ennui comme à « Belvédère » dans l’Ohio C’est la morose accalmie annonciatrice, comme l’est le silence avant la tempête, de l’épreuve finale.
Clarice devient elle-même un peu monstrueuse, comme si elle héritait des dons d’Hannibal.