Les Heures Sombres, réalisé par Joe Wright, est un biopic qui se concentre sur une période cruciale de l'histoire britannique : les premiers jours de Winston Churchill en tant que Premier ministre pendant la Seconde Guerre mondiale. Le film explore les défis politiques et personnels auxquels Churchill a été confronté alors qu'il devait prendre des décisions difficiles pour son pays.
Un Film de Discours Transformé en Action
Joe Wright transforme un film potentiellement statique sur les discours en un film d'action palpitant. L'approche est l'inverse exact du film américain Dunkerque, ou plutôt son complément à l'anglaise. Wright filme un vieux corps mis à la tâche de former des mots éternels, de forger un mythe national, en fait de dire tout un peuple. Il est bien décidé à nous marteler le fascinant miracle du comportement de Winston Churchill : certes en auscultant aussi ses coulisses délabrées, la vieillesse ou la fatigue côté chambre, les intrigues politiques et les scléroses parlementaires côté Chambre, mais ces concessions narratives à la «petite histoire» ne font que réaffirmer sans l'éclaircir le caractère exceptionnel et le prestige de la grande.
Restreignant déjà son scénario à une épopée de moins d'un mois, Joe Wright aura dû faire en plus bien d'autres choix, à commencer par celui de son sujet : un film, si ce n'est carrément sur «le discours», en tout cas sur les discours de Churchill, qui sont illustres. Ce qui reste, c'est clair, ce sont les mots, et le film décrit surtout la fabrique et la cuisine des grandes phrases. Les sorties scandent le film comme des repères, du discours déjà cité - cette fin qui est un début - à d'autres hits :
- «Je n'ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur.»
- «Vous demandez quelle est notre politique ? Je vous dis : c'est de faire la guerre.»
- «Il vaut mieux pour nous périr au combat que de contempler l'outrage fait à notre nation et à notre autel», etc.
Le titre du film (The Darkest Hour en VO) est lui-même une formule prononcée quelque temps plus tard pour définir la période couverte ici : le biopic épouse le point de vue de son personnage, avant tout sa langue, aussi ses gestes, confiés comme il convient à la minutie d'une performance d'acteur, à la transformation physique de Gary Oldman en grand homme. Les Heures sombres effectue constamment en lui-même ce va-et-vient : le passage du destin d'une vie à celui d'un peuple, donc du biopic au démopic.
La Performance Remarquable de Gary Oldman
Le film repose quasi-entièrement sur la prestation de son acteur principal : Gary Oldman. Métamorphosé pour l’occasion, il nous offre une partition tout à fait remarquable qui sait à la fois éviter les pièges du surjeu et rester humain dans un même élan. Oldman est impérial du début à la fin et la totalité du film repose sur lui en réalité. C’est de transformation qu’il s’agit plus que d’incarnation. Epaissi, dégarni, Oldman adopte les intonations, les mimiques et les gestes de son modèle. C’est le rêve de tous les directeurs de musée de cire qui s’accomplit : du passé surgit un spectre en trois dimensions, paré de toutes les qualités - vision politique, ténacité, génie oratoire - et de juste ce qu’il faut de défauts pour rappeler que, de son vivant, il fut un être humain.
Lire aussi: Walking Dead S5 : Notre Avis
Au second plan, et dans l’intimité de l’Homme, Kristin Scott Thomas excelle autant que Ben Mendelsohn dans sa subtile et parfaite incarnation de Georges VI. De ce vibrant exercice de verbe et visage, ressort une incontestable maîtrise au service de sa dramaturgie.
Une Nouvelle Facette Historique
Tout d’abord, Les Heures Sombres aborde une période qui n’a pas encore été exploré par les œuvres citées ci-dessus. Les Heures Sombres se concentre sur l’apogée de Winston Churchill, à savoir son inflexible résistance contre les Allemands alors que tout jouait contre lui. On pourrait d’ailleurs presque considérer le métrage comme une autre facette de Dunkerque, le survival de Christopher Nolan, puisque Joe Wright se place exactement à la même période et parle de la lutte politique qui a lieu au sein du gouvernement anglais pendant l’opération Dynamo. C’est donc un sujet plus facile (Churchill est alors un héros) mais épineux (difficile de ne pas verser dans les superlatifs autour de l’anglais).
Joe Wright emploie la figure de Winston Churchill pour parler de quelque chose d’éteint à l’heure actuelle : le courage dans le monde politique, le vrai. Envers et contre tous, alors que tout est contre lui, Winston Churchill résiste et campe sur ses idéaux. Les Heures Sombres arrive à montrer brillamment les deux facettes de cette position, à savoir l’immense volonté qu’elle requiert et la fragilité d’un homme qui doute.
La relation entre le roi George VI (Excellent Ben Mendelsohn) et le premier ministre anglais se révèle magnifique à bien des égards. Les Heures Sombres profite pleinement de la difficulté du choix présenté à Churchill pour en faire un héros et une figure du pouvoir britannique.
Discours de Churchill 4 juin 1940 We shall never surrender Résumé et explication
Entre Fiction et Réalité Historique
Si le film « invente » une conversation entre Franklin Delano Roosevelt qui est une merveille d’hypocrisie sur la volonté de non-intervention des Américains dans la guerre (jusqu’au bombardement de Pearl Harbour en 1941), ou crée une irruption cocasse de Churchill dans le métro londonien à la veille de prendre une décision qui engagera l’avenir du Royaume, testant l’état d’esprit de l’opinion publique, on ne peut que contempler avec un rien d’admiration la formidable opération de manipulation politique qu’effectue Churchill à ce moment-là, jouant la Chambre contre son parti, galvanisant les foules par ses discours. Il faut être très fort pour associer : «Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur» avec ce vibrant appel au sentiment patriotique qu’il prononce le 4 juin 1950 à la Chambre « Nous défendrons notre île, peu importe ce qu’il en coûtera, nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines, nous ne nous rendrons jamais… ».
Lire aussi: Plongez dans l'univers des Kaïra
Si la presse, avec sa passion de la date, reste le modèle commun à la forme des deux films, nous sommes ici, dès le premier plan, de l'autre côté du journal. La caméra en surplomb absolu descend du plafond, planant au-dessus d'une marée de députés : le 7 mai 1940, la même Chambre exige la démission du Premier ministre, Neville Chamberlain, auquel un Churchill vieillissant va succéder pour accomplir un double destin grandiose, le sien et celui de sa nation, qui lui est exactement parallèle, entre la fin de la «drôle de guerre» et le plus fort de la «débâcle».
Le film se détend par moments, lorsque l’on retrouve le grand homme dans son intimité. La peinture que Kristin Scott Thomas fait de Clementine Churchill, qui traite son alcoolique de mari (un trait impossible à passer sous silence) avec une attention ironique très maternelle, instille un peu d’humour dans ces Heures sombres empreintes d’esprit de sérieux. Quant à la grandeur, le film ne l’effleure que dans les séquences oratoires. Là, Gary Oldman peut s’envoler et toucher à la légende qui est ici pieusement relatée.
Lire aussi: "Le Jour Se Lève": un chef-d'œuvre