Analyse des Palmes de Monsieur Schutz : Le Spectacle Vivant de Sciences

Cet article envisage le spectacle vivant de sciences comme un genre artistique. Comme tout genre littéraire ou artistique, il pose à la fois des questions relatives à la création des œuvres reconnues comme en faisant partie et des questions relatives à l’élucidation des mondes que ces œuvres croisent - celui des créateurs, des récepteurs, des analyseurs, des praticiens et des théoriciens.

Par ailleurs, ce genre prenant en charge un autre monde, celui des sciences, les questions abordées feront aussi retour sur cet autre monde. Le spectacle vivant de sciences permettra non seulement de s’interroger sur la pluralité des référents servant de base à la création - interrogation classique semblant prendre des valeurs particulières quand il s’agit des sciences -, mais aussi sur la manière dont un public peut devenir acteur d’un spectacle vivant - qui plus est spectacle vivant de sciences.

Depuis une vingtaine d’années, toutes les formes choisies dans l’exercice de la vulgarisation des sciences ont été prises en charge par la recherche et l’analyse théorique. L’écrit ? Banal. Les musées et les expos ? Pas de problème : de nombreux chercheurs et laboratoires y travaillent. Les films, la télévision, le multimédia ? Bien dans notre siècle... Le théâtre de science ? Non seulement ce théâtre de sciences existe de plus en plus mais, en dix ans, il est, lui aussi, devenu objet de recherche : des livres sortent, des articles de critiques remplissent les colonnes de revues, des colloques universitaires Science et Théâtre sont tenus régulièrement.

Toutes ces formes, qui constituent ce que nous pouvons appeler des genres, posent à la fois des questions relatives à la création - car ce sont des formes qui ont leurs propres exigences structurelles entrant en interaction avec ce que nous pouvons appeler « les sciences » - et des questions relatives à l’élucidation, une élucidation tous azimuts - car ces formes agissent en retour sur l’objet dont elles se sont nourries : « les sciences ».

Toutes ces formes interrogent en particulier le modèle classique des analyses de la vulgarisation des sciences : le modèle émetteur-récepteur centré sur le transfert des connaissances.

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Toutes ces formes ou presque... car il reste un îlot fait de fragments épars, un carambolage de sujets et de styles, une mise en situations décalantes, sinon renversantes : le spectacle plus que vivant. Pour papillonner dans un passé récent et au hasard des rencontres qui confirment cet éparpillement du matériau : depuis le chanteur populaire Jehan Rictus jusqu’à Ricet Barrier ou Mc Solar, depuis les chansonniers du cabaret du Chat Noir jusqu’à Monsieur Cyclopède, depuis la Foire St Germain jusqu’au Festival des Spectacles de Rue de Chalon-sur-Saône, les sciences se retrouvent dans des positions pour le moins incongrues : chansons, cabarets, installations, spectacle de rue... Des positions non prévues, trop conjoncturelles pour celui qui cherche à répartir les choses dans des catégories bien distinctes et à construire des schèmes théoriques éventuellement destinés à modifier les pratiques.

Ces positions permettent pourtant de poser de manière originale la question des relations entre une recherche et ses applications. Plutôt que de recherches appliquées, il conviendrait, d’ailleurs, à la suite du sociologue Gérard Mendel, de parler de recherches impliquées dans la pratique, cette pratique jouant alors deux rôles complémentaires : elles sont à la fois une source de problèmes et un lieu d’épreuve, l’épreuve à laquelle doit être soumise la recherche n’étant pas de l’ordre de l’expérimentation mais de l’ordre de l’invention de nouveau dans les pratiques.

Nous exercerons donc notre regard de chercheurs impliqués sur ce genre de « spectacle vivant de sciences » à la suite d’une série de représentations de ce dit spectacle vivant : Le Petit Cirque Scientifique, dont les auteurs sont donc, aussi, les auteurs de cet article.

Pour montrer non seulement les potentialités pratiques de ces formes exceptionnelles (au sens : « rares ») mais aussi leurs potentialités théoriques sur la question de la vulgarisation des sciences, même si, dans le cadre cet article mais aussi dans le cadre général de ce genre dans lequel l’exception règne en maître, il faut se garder de prendre des positions théoriques trop marquées.

Les Compagnies Science 89 et Les Bateleurs de la Science se sont retrouvées à la Cité des Sciences et de l’Industrie - Noël et Février 1998-1999 - pour... un cirque scientifique. Sur le Forum du niveau Explora. La situation dans l’espace (un plancher très ouvert et de grande surface) et le temps (les vacances scolaires) et, déjà, un long parcours dans la création du théâtre de sciences des deux auteurs, les a conduits quasi-instantanément à l’idée du Cirque.

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Un cirque qui sera matérialisé par une enceinte style « Yourte mongol », sans toit. Avec, dans un coin du cercle, une roulotte permettant le passage pour les acteurs vers la piste du cirque et, sur le toit de la roulotte, trois musiciens. L’orchestre sur le toit, composé d’un trompettiste, d’un guitariste et d’un batteur, était complété par un accordéoniste au raz du sol, près de la porte de la roulotte.

Contentons-nous d’énumérer, en cet instant, les personnages pour les placer aussi sur la scène de cet article : M. Loyal, Mme Anti-Loyale, Galilée, Newton, Le Verrier, un jongleur, un magicien chinois, une écuyère et son Poney Arcas, trois servants de cirque, une chanteuse.

Il ne s’agira pas pour le moment de s’interroger sur le public et sur la réception par ce public des effets produits par ce qu’est le cirque scientifique, bien que le public soit toujours présent dans le cours de l’écriture et de la dramaturgie.

L’équipe d’animation de la Cité et nous-mêmes sommes tombés d’accord sur un thème à traiter : la notion de vrai et de faux en sciences.- le premier représentant l’apparence de la « vérité » (le convenu, l’attendu, le bon sens, la doxa, la pensée dominante, etc...),

Marie et Pierre Curie

- donc se présentant comme apparemment solvable, crédible : nous lui avons donc donné le nom (et le statut ironique) de Monsieur Loyal. Ainsi baptisé, le débatteur devient personnage et revêt une forme théâtrale du cirque (un personnage-image du cirque) :Monsieur Loyal (parlé)qui entre en piste sollicité par la chanteuse-narratrice :« Je me présente : Monsieur Loyal.Je viens de la coulisse et comme l’indique mon nom, qui est aussi une fonction, je me sens évidemment loyal et profondément fidèle à l’esprit de la science donc tout fait capable de vous répondre illico ».

- le second, en miroir renversé, représentant l’enthousiasme critique et dépositaire d’un savoir réel mais caché (le savoir questionnant du Sphinx) : nous lui avons donc donné le nom (et le statut ésotérique) de Madame Anti-Loyale (en référence à l’anti-matière, et au rapport ombre/lumière, l’ombre étant questionnée comme un possible (?) de l’anti-lumière). ».Le langage est celui d’un autre personnage du cirque, le clown : « Et toc, Kestudid’ça ! ».

Et plus loin :Madame Anti Loyale« Avez vous entendu parler de la matière, Monsieur Loyal ? »Monsieur Loyal« Évidement que j’ai entendu parlé de la matière, Madame Anti Loyale ! ».Madame Anti Loyale« Avez-vous entendu parler de l’anti matière, Monsieur Loyal ? ».Monsieur Loyal« Évidemment que j’ai aussi entendu parler de l’anti-matière ! ».Madame Anti Loyale« Alors répondez à ceci : quand on ajoute la matière à l’anti-matière, qu’est-ce que cela fait, Monsieur Loyal ? ».Monsieur Loyal« Ça c’est facile, Madame Anti Loyale : matière + anti-matière, c’est égal à Zéro, non mais sans blague ! ».

Pour travailler la relation doxa-para-doxa, les deux personnages se doivent aussi d’être para-symétriques dans leur langage : « Non mais sans blague ! » répond à « Et toc, Kestudid’ça ! ».Madame Anti Loyale« Bravo, c’est très bien, Monsieur Loyal ! (au public). On l’applaudit bien fort ! Et maintenant, Monsieur Loyal, répondez à ceci : Avez-vous entendu parler de la lumière ? ».Monsieur Loyal« Évidemment que j’en ai entendu parler ! ».Madame Anti Loyale« Et l’anti-lumière, Monsieur Loyal, c’est quoi à votre avis ? ».Monsieur Loyal« Ça c’est facile, Madame Anti Loyale : L’anti-lumière, c’est l’ombre, non mais sans blague ! ».Madame Anti Loyale« Eh bien, Monsieur Loyal, concentrez vous et répondez à ceci : Si je vous dis : Lumière + ombre, ça donne quoi ? ».Monsieur Loyal« Par application stricte de la démonstration précédente, Madame Anti Loyale : Lumière + anti lumière, ou si vous préférez, Lumière + ombre, ça ne donne rien du tout ! ».Madame Anti Loyale« Tout faux, tout faux, tout faux, Monsieur Loyal. Lumière plus ombre donne encore de la lumière avec des zones d’ombre, bien entendu, et toc, Kestudid’sa !

Ainsi, les deux débatteurs, devenus figures repérables du cirque - leur style parlé et gestuel étant celui des Entrées de clowns, ainsi que leur placement sur des échelles, accessoires d’équilibristes au cirque - ont permis de respecter le cahier des charges concernant le « tout-public ». Ils ont, de plus, et tout en suivant le même processus d’inversion tel indiqué plus haut, induit une imagerie pour l’ensemble du spectacle : l’imagerie du cirque (imagerie théâtrale cette fois et non circus dans son fonctionnement, car opératoire par allusion, par citation et décalage. Il ne s’agissait pas de faire du cirque mais de convoquer l’idée du cirque).

La Comédie de Bruxelles - Les Palmes de Monsieur Schutz de Jean-Noël Fenwick

Continuons à avancer dans le processus de théâtralisation utilisé. Là encore, il nous fallait respecter le principe premier de la dispute sur le vrai et le faux. Pour M. Loyal et Mme Anti-Loyale, la situation dramaturgique était relativement simple : deux personnages, et non pas, comme cela serait dans du « vrai » théâtre, toute une cohorte dans un sens ou dans l’autre. Il fallait alors à la fois garder la simplicité des images du cirque tout en cherchant dans la science du vrai et du faux.

Le simple, c’est d’abord le duel : deux personnages à chaque fois. Mais c’est la réflexion épistémologique et la connaissance historique qui, là, ont permis de dépasser la difficulté : la réflexion sur le vrai et le faux, le temporairement vrai, les points de vue qui ne permettent pas de voir la même chose... Galilée travaille sur la place de l’observateur, Newton cherche en même temps du vrai qui est resté (en partie) vrai (la gravitation) et du faux qui est resté en partie faux (la transmutation), Le Verrier a trouvé du vrai avec une méthode et, avec la même méthode, n’a rencontré que du faux.

Bien sûr, d’autres essais ont été faits avec d’autres personnages et d’autres confrontations épistémologico-historiques. Ces personnages, ces autres confrontations ont été, pour diverses raisons, probablement impossibles à décrire et à écrire rejetés : parfois, il manquait l’image inductrice comme la pomme de Newton ou l’idée symbole (Galilée et l’Église) qui allaient permettre ce que nous allons appeler la reconnaissance instantanée, parfois nous ne trouvions par le personnage et le tour de cirque à convoquer.

Trois questionnements, donc, suivant une progression historique reposant sur trois figures historiques (Galilée, Newton et Le Verrier), ont été choisis en amont pour constituer le corps de cette dispute. Déclinant toujours l’imagerie du cirque, les trois figures devenant personnages ont convoqué l’envie de trois numéros : jonglage pour la « Chanson de la pierre, du pont et du bateau », métaphore chantée du problème de ce qui est et ce qui paraît chez Galilée, illusionnisme des bambous pendulaires pour la séquence évocatrice de la gravitation par Newton, et, enfin, Poney savant vérifiant en direct l’exactitude d’un « carré magique » arithmétique, pour Le Verrier.

Chaque figure repérable du cirque est chargée du doute, ou, plus exactement, joue le doute dans sa relation avec la science convoquée sous la houlette de Mme Anti-Loyale qui porte, déjà, les regards positifs de la doxa. Ainsi, l’idée « abstraite » retenue comme point de départ s’est-elle faite en toute vraisemblance spectacle vivant de sciences « concret ».

Madame Anti Loyale« Bonjour Monsieur Newton ? ».Newton (avec un fort accent anglais)« Good morning, Miss Anti Loeyal »Madame Anti Loyale« Jurez que vous êtes bien Newton, l’Anglais, le vrai, le grand Newton, celui-là même qui a dit que si la pomme tombe sur la terre c’est parce qu’elle ne fait qu’obéir au système de la gravitation universelle ? ».Newton« Yes, jé le jioure !

Pendant ce temps un garçon de piste amène une branche de pommier qui porte des pommes, l’une d’entre elle se détache et tombe comme par hasard dans la main de Newton au moment même où celui-ci termine sa réplique. Provoquer une reconnaissance instantanée de Newton, le crédibiliser d’emblée auprès du spectateur, nécessitait de le présenter avec une pomme. Cette image de la pomme « doxale » tombant d’une branche fonctionne comme une image inductrice (nous avons encore une indication sur le rôle - indiqué plus haut - de l’objet et de la machinerie dans le théâtre de sciences).

Mais l’induction est ici à tiroirs : la pomme est fausse, c’est une pomme de théâtre ; le public le sait, l’accepte puisqu’il sait qu’il est au théâtre (et que, de plus, le comédien jouant Newton le lui fait remarquer avec ostentation). La pomme devient réelle, parce que son icône se déplace (tout en restant sur scène) dans l’imaginaire du public. Nous avons ici une première indication sur le fait de savoir comment et où le jeu devient opé...

Les Palmes de Monsieur Schutz est une comédie qui écorne légèrement le mythe des époux Curie. C’est particulièrement le cas du personnage de Marie Curie qui apporte souvent l’humour à la situation. Néanmoins leur génie et leurs découvertes n’est pas éclipser par les moments de comédie. L’origine théâtrale de l’œuvre vaut au film d’avoir parfois un peu de mal à sortir du laboratoire des Curie mais donne au film un dynamisme certain. Et au de-là, le film reste très classique dans sa facture.

Pour commencer, il est possible de voir les personnages masculins comme des formes de la Science. Ainsi Pierre Curie est la science pure qui cherche à comprendre le monde dans ce seul but et qu’aucune contrainte ne doit empêcher. Gustave Bémont qui travaille à Pierre Currie au début du film représente la science appliquée ou la recherche industrielle dont le but est de trouver une application lucrative aux connaissances scientifiques. Enfin Monsieur Schultz représente les institutions de recherche. Cette recherche de prestige est importante pour permettre à ces institutions d’exister.

En effet, C’est grâce à ce prestige que l’institution pourra faire des demandes de financements supplémentaires et recruter des chercheur.se.s reconnu.e.s (ce qui augmentera encore le prestige). De même ces denier.e.s seront probablement plus écouter par la communauté scientifique, en particulier sur des questions en débat dans leur discipline (voir en dehors). Le prestige a donc une valeur importante en Science. Il n’est donc pas étonnant que ce prestige soit recherché.

Cette recherche de prestige passe par des marqueurs reconnus par la communauté. Parmi ces marqueurs, il y a par exemple un article publié dans les journaux Nature, Science ou PNAS. Au-delà de la communauté scientifique, ce sont les Prix Nobel qui sont le marqueur ultime de prestige. Il est donc important de regarder de plus près ces derniers et leurs critères d’évaluations.

Pierre et Marie Curie dans leur laboratoire

Tout d’abord, il y a les champs de recherches qui sont récompensés. De fait, de nombreuses disciplines ne sont pas représentées comme les mathématiques. Les récompenses propres à cette discipline sont très régulièrement décrites comme les Prix Nobel des mathématiques surtout lors de discussion en dehors de la discipline. Pour la recherche en biologie, elle n’est récompensée que lorsqu’elle a une application en médecine humaine.

Ensuite, les règles des Prix Nobels limitent le nombre de personnes recevant le Prix Nobel d’une année à 3 par discipline. Dans le cas, très fréquent, d’un travail d’équipe, l’académie suédoise doit faire un choix dans les personnes qui sont récompensées. Cela renforce l’idée que la science se fait de façon solitaire et non de façon collégiale et dans une certaine continuité.

Enfin, le choix des scientifiques récompensés est aussi régulièrement remis en question. La plupart sont occidentaux, des hommes et d’un certain âge (pour avoir un certain recul sur les découvertes). Renforçant également l’image d’une science faite par des vieux hommes blancs. Mais il serait faux de faire des Prix Nobel la cause du problème, c’est plutôt un de symptômes.

De fait, l’importance du prestige dans le monde de la recherche récompense des comportements nuisible à la science sur le long terme. Certaines de ces dérives sont pointées du doigt aujourd’hui. Il y a poids de certaines revues comme Nature. Ces revues se retrouvent en position de prescripteur des recherches tendances (oui il y a des modes en science). Elles attirent ainsi l’attention sur des domaines qui par effet de ricochet recevront plus de financement.

La récompense du prestige pousse également les scientifiques à avancer des dires spectaculaires et faire dire à leur recherche bien plus que ce qu’il est scientifiquement raisonnable de dire. Un autre souci est que la communauté scientifique ne récompense pas des comportements nécessaire à son bon fonctionnement tel que le partage de tous les résultats dont les négatifs ainsi que de reproduire des expériences pour valider les découvertes. Or ces deux comportements sont chronophages et pas récompensés. De fait, peu de scientifiques, voir aucun, ne se lancent de ces travaux.

L’absence de partage des résultats négatifs limite la vision globale d’une question, des voies à ne pas suivre. La reproductibilité est un élément très important en science. C’est la base de l’universalisme des savoirs obtenus par la méthode scientifique. Toutefois, ces problèmes sont de plus exposer au sein de la communauté scientifique. Des solutions sont proposées, comme des journaux dédiés aux résultats négatifs ainsi qu’une modification dans les évaluations des chercheur.se.s pour ainsi récompenser de bonnes pratiques.

En parlant de ce film et de Prix Nobel, il est impossible de ne pas parler de Marie Curie. Le 7 novembre dernier était son 150e anniversaire.

Adapté d’une pièce du même nom, Les Palmes de Monsieur Schultz présente la découverte de la radioactivité de l’uranium et la découverte du radium par le couple Curie. Mais il tire son nom du professeur Rodolphe Schutz, le directeur de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris qui ne rêve que d’une chose recevoir les palmes académiques.

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