Ma nuit chez Maud, réalisé par Éric Rohmer en 1969, est bien plus qu'un simple film; c'est une exploration profonde des thèmes philosophiques, des contradictions humaines et des complexités morales. Ce film, qui met en scène Jean-Louis Trintignant, est l'un des plus explicitement philosophiques qui soient.
Le Contexte et les Personnages
L'histoire se déroule à Clermont-Ferrand, la ville natale de Blaise Pascal, pendant la période de Noël. Jean-Louis, un ingénieur catholique, retourne travailler dans cette ville après un séjour à l'étranger. Il rencontre Vidal, un ancien camarade de lycée devenu professeur de philosophie et marxiste. Leur discussion, ainsi que la présence de Maud, une femme divorcée et libre d'esprit, vont amener Jean-Louis à remettre en question ses convictions et ses certitudes.
C'est un Clermont-Ferrand tapi de neige et éclairé par les guirlandes de Noël qui constitue le décor de Ma nuit chez Maud : jour de fête pour les catholiques, jour de retour sur sa foi pour Jean-Louis, jeune ingénieur dans la fameuse usine Michelin auvergnate. Arrivé depuis trois mois dans la région, il ne connaît personne, mis à part cette apparition, Françoise, qu’il croise toutes les semaines à l’office et qu’il a choisie, par une « idée brusque et définitive », comme sa future femme. Jean-Louis croit au hasard, mais au calcul également. Il rencontre aussi Vidal, un ami d’adolescence devenu professeur de philosophie à l’université qui lui présente lors d’un dîner Maud, chez qui il restera à cause de la neige et de son insistance.
Le Pari de Pascal
Un des thèmes centraux du film est le pari de Pascal. Cette théorie philosophique, élaborée par Blaise Pascal, explique pourquoi il est plus rationnel de croire en Dieu que de ne pas croire en lui.
Au café, ils ont une discussion autour de Pascal, philosophe et mathématicien emblématique de cette ville industrielle du Massif central. « Ah tiens, Pascal…, commente Jean-Louis Trintignant, de sa voix languissante et métallique. C’est curieux, je suis justement en train de le relire en ce moment. Je suis très déçu. D’abord, j’ai l’impression de le connaître presque par cœur, et puis ça ne m’apporte rien. Je trouve ça assez vide. Dans la mesure où je suis catholique, ou tout du moins j’essaie de l’être, ça ne va pas du tout dans le sens de mon catholicisme actuel. C’est justement parce que je suis chrétien que je m’insurge contre ce rigorisme.
Lire aussi: Tout le Programme TV de France Télé
Pascal joue ici sur ce que l’on appelle « l’espérance mathématique », à savoir le fait qu’une mise toute petite peut rapporter un gain infiniment plus grand. Or si je perds le pari et que Dieu n’existe pas, je ne perds rien puisqu’aucune vie éternelle ne m’est promise. Mais Jean-Louis juge le pari de Pascal assez vain.
Blaise Pascal
Tableau récapitulatif du Pari de Pascal
| Action | Dieu Existe | Dieu N'Existe Pas |
|---|---|---|
| Croire en Dieu | Vie Éternelle (Gain Infini) | Aucune Perte |
| Ne Pas Croire en Dieu | Perte de la Vie Éternelle | Aucun Gain |
Dans une conversation qu’il a chez Maud, la femme libre d’esprit chez qui Vidal l’emmène dîner, il remarque : « Dans le cas de Pascal, l’espérance mathématique est toujours infinie. À moins que la probabilité de salut ne soit nulle, puisque l’infini multiplié par zéro égale zéro. Donc l’argument ne vaut rien pour quelqu’un qui est absolument incroyant. » Premier grief, Pascal ne prêche que les convaincus, selon Jean-Louis. Pour parier, il faut déjà imaginer que le salut puisse exister.
Jean-Louis reproche à Pascal son jansénisme, cette vision rigoriste de la chrétienté qui conduira le philosophe, « notamment à la fin de sa vie », à condamner les plaisirs et jusqu’à l’exercice des mathématiques mêmes, voyant dans toutes ces pratiques des « divertissements » qui l’éloignent de Dieu. Jean-Louis reste un jouisseur, qui aime les femmes et le bon vin. S’il refuse l’idée de pari, c’est d’abord parce qu’elle oblitère totalement la question du désir.
Faut-il pour autant tout rejeter dans le pari de Pascal ? Pas d’après Vidal, marxiste et athée qui se révèle paradoxalement bien plus pascalien que son camarade. Il assure à Jean-Louis, au café : « Pour un communiste, ce texte du pari est extrêmement actuel. Au fond, je doute profondément que l’histoire ait un sens. Pourtant, je parie pour le sens de l’histoire, et je me trouve dans la situation pascalienne. Hypothèse A : la vie sociale et toute action politique est totalement dépourvue de sens. Hypothèse B : l’histoire a un sens. Je ne suis absolument pas sûr que la B ait plus de chances d’être vraie que la A. Néanmoins, je ne peux pas ne pas parier pour l’hypothèse B parce qu’elle est la seule qui me permette de vivre. »
Lire aussi: Tout sur la Saison 2 Agent de Nuit
Au cours de la longue discussion qui suivra entre les deux hommes, un troisième élément décisif est introduit : le pari de Pascal. Pour le philosophe, il s’agissait de « parier » résolument sur l’existence de Dieu et la vie éternelle quand bien même leurs probabilités étaient faibles puisque le gain que l’on pouvait en tirer était infini (donc « l’espérance mathématique » également). Résolument fasciné par Pascal, Vidal, philosophe marxiste - et Rohmer, qui ne l’est pas, comprend parfaitement que le marxisme est, d’une part, une religion séculière et n’est pas, d’autre part, stupide -, préfère, lui, parier sur « le sens de l’histoire ». Quant au héros, qui s’adonne par plaisir aux mathématiques et relit Pascal en se montrant « très déçu » par le jansénisme du natif de Clermont-Ferrand, il fait toutefois, par catholicisme, son pari dans les mêmes termes que celui-ci.
Rarement, que ce soit au cinéma ou dans la vie, on aura entendu parler de façon plus passionnante et plus claire de ces notions quelque peu complexes. Elles irrigueront donc l’ensemble du film. D’abord, parce que dans un monde marqué par l’affaiblissement continu du religieux (voire privé de Dieu), Rohmer rappelle, au-delà de la mise en scène de messes, « l’intérêt » que l’on a, même en cas de doute important, à parier sur l’existence de Dieu donc à croire en lui (nous ne sommes pas d’accord mais pouvons admettre l’argument). Ensuite et surtout, parce qu’à travers la voix de Vidal, pas du tout catholique mais très pascalien, il rappelle que le pari peut être fait sur un tout autre « objet » que Dieu.
Selon Rohmer, tout choix de vie sentimentale est un pari au sens pascalien du terme, un calcul logique et subjectif. C'est un thème que l'on retrouve tout particulièrement dans deux films de Rohmer, Ma Nuit chez Maud et Conte d'hiver.
La Complexité des Personnages
Les personnages de Ma nuit chez Maud sont complexes et nuancés. Jean-Louis est un catholique pratiquant, mais il est aussi attiré par Maud, une femme divorcée et libre. Vidal, un marxiste, se révèle être plus pascalien que Jean-Louis. Maud, quant à elle, est une femme indépendante qui remet en question les conventions sociales.
Ce qui fait la beauté de l’être humain, sa capacité à communiquer, donc à sortir de soi, est aussi la source de ses problèmes : car Maud, divorcée, libre, est aussi très belle, donc désirable, et susceptible de faire vaciller Jean-Louis dans sa profonde certitude que l’amour ne va pas sans la fidélité sexuelle. Vidal le marxiste vit, quant à lui, dans un jansénisme en fait beaucoup plus profond que son ami catholique : il aime Maud mais part, pour laisser Jean-Louis et Maud faire l’amour, et pour avoir raison. Ce qui sépare les êtres ne sont donc pas tant les croyances que la confrontation de chacun à la souffrance et au doute.
Lire aussi: "Dernière Nuit à Tremor" sur Netflix : Notre avis
Jean-Louis, derrière son allure de premier communiant, est un jouisseur des bonnes choses, un idéaliste amoureux. Vidal est engoncé dans une liturgie de la résignation faussement joyeuse. Et Maud souffre, trop pour comprendre que le bonheur de Jean-Louis ne se trouve pas dans l’oubli qu’elle a choisi.
L'Esthétique du Film
Ma nuit chez Maud est un film en noir et blanc, ce qui contribue à son atmosphère austère et intellectuelle. Les dialogues sont denses et sophistiqués, et le film est ponctué de silences et de regards qui en disent long sur les pensées et les émotions des personnages.
Loin de la simple discussion filmée, Rohmer montre comment, dans un noir et blanc parfait, quelques personnes vivent avec leur contradiction et leurs croyances. Quelques séquences dans une église et une dialectique pascalienne ne font pourtant pas de ce film une œuvre chrétienne : le sujet est bien davantage celui de la confrontation des êtres que des fois. Jean-Louis est catholique, son ami Vidal marxiste, et Maud, la fameuse, est athée.
Dans le dialogue même, Rohmer utilise le champ/contre-champ sur un mode étonnant qui joue de la référence à une célèbre discussion de Persona de Bergman : ne suivant pas seulement la conversation, il filme avant tout la parole et l’écoute, la réaction. On ne parle pas pour soi mais pour expliquer et s’expliquer.
Filmer le doute philosophique était aussi osé en 1969 qu’il le serait aujourd’hui.
Conclusion
Ma Nuit chez Maud est un film supérieurment intelligent et esthétiquement à la pointe de l’élégance. Il incite à la réflexion sur la foi, le désir, et le sens de la vie. C'est un chef-d'œuvre du cinéma français qui continue de fasciner et de provoquer des discussions passionnées.