Oradour-sur-Glane: Histoire d'un massacre

Aujourd’hui, Oradour-sur-Glane est un lieu de mémoire incontournable en Limousin, situé à 22 km de Limoges. Ce village martyr est devenu un symbole national de la barbarie nazie.

Ruines d'Oradour-sur-Glane

Les ruines préservées d'Oradour-sur-Glane témoignent de la barbarie nazie.

Il porte les traces du massacre de sa population survenu le 10 juin 1944 par une unité de la Waffen SS, organisation paramilitaire du régime nazi durant la Seconde Guerre Mondiale.

Contexte historique

Jusqu’au 10 juin 1944, le bourg d’Oradour-sur-Glane, situé à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Limoges, vit une existence tranquille à l’abri des violences de la guerre.

La commune accueille tout d’abord des réfugiés espagnols fuyant la dictature de Franco. Éloigné de potentielles zones de combat, Oradour reçoit, à partir de 1939, des Alsaciens, évacués d’office sur ordre du gouvernement, dont quelques-uns préfèrent rester plutôt que de repartir vivre dans une province annexée par le Reich.

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Ce sont ensuite 80 Lorrains, expulsés de Moselle par les nazis, qui s’installent en août 1940. Des familles de la zone occupée envoient leurs proches vivre à la campagne, afin de leur épargner les risques et les difficultés de la vie quotidienne inhérents aux "années noires".

Enfin, comme dans de nombreux villages du Limousin, des familles juives ont élu domicile à Oradour pensant échapper aux persécutions de Vichy et de l’occupant. Si l’on fait abstraction des tracasseries administratives et des contraintes - atténuées - du ravitaillement, la vie s’écoule paisiblement.

Même si nous manquons de certitudes sur l’état d’esprit de la population d’Oradour, celle-ci a dû vivre, comme maintes communes françaises, l’annonce du Débarquement avec l’espoir d’une délivrance rapide.

Les maquis ont intensifié leurs activités mais opèrent loin du village, depuis des zones boisées au relief accidenté qui les rend difficiles d’accès. Parallèlement, la répression conduite par les Allemands et les forces de Vichy, la Milice notamment, s’accentue. En avril, la division Brehmer a commis, de la Dordogne à la Corrèze, de nombreux actes de violence contre les populations civiles, pourchassant les résistants, les juifs et exécutant des otages.

Quelques centaines de kilomètres plus au sud, la 2e SS Panzerdivision Das Reich reçoit, le 8 juin, l’ordre de déployer un groupe de combat (soit 8 700 hommes environ) dans l’ouest du Massif Central et de sécuriser l’espace compris entre Tulle, Limoges et Guéret.

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Il s’agit principalement de neutraliser la Résistance et de préserver les voies de communication, les voies ferrées notamment, de tentatives de sabotage, pour le jour où la division recevra l’ordre de remonter vers le Front de Normandie. L’ordre lui en sera donné le 9 juin, avec pour consigne de se mettre en route le 11 à la mi-journée.

La Das Reich est l’une des 29 divisions de la Waffen SS, dont le nombre n’a cessé de croître jusqu’à représenter 10% des effectifs de l’armée de terre. Après des débuts mitigés en 1940, la 2e PZ SS est devenue un outil militaire efficace que l’expérience du Front de l’Est a aguerri.

Les SS paient cher leur réputation et certaines de leurs unités font office de pompiers du front, envoyées dans les secteurs les plus exposés. Aussi, entre février et avril 1944, c’est une division épuisée par de longs mois de retraite à travers l’Ukraine que l’on envoie au repos dans le Sud-Ouest de la France.

D’abord cantonnée au camp de Souges, près de Bordeaux, la Das Reich attend ses nouvelles recrues afin de les former au combat. Nécessité fait alors loi et l’on se montre nettement moins exigeant sur les antécédents raciaux et politiques des incorporés. Parmi eux figurent des Polonais, des Russes, des Lettons et des Français provenant des territoires annexés d’Alsace et de Lorraine.

La Division est ensuite déplacée dans le secteur de Montauban et échelonnée le long de la Vallée de la Garonne. Ses missions sont alors conformes à celles des troupes d’occupation, en particulier la lutte contre la Résistance.

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La chasse aux maquisards est le moyen d’inculquer aux jeunes soldats les rudiments de la tactique et du maniement des armes. C’est aussi un redoutable moyen de les endurcir en les familiarisant avec des pratiques criminelles expérimentées sur le Front de l’Est.

Le 5 juin 1944, le général Lammerding, commandant de la Das Reich, expose dans un rapport adressé à sa hiérarchie les méthodes selon lui adéquates pour lutter contre les maquis. Il propose une série de contre-mesures visant à discriminer les "terroristes" auprès des populations et à punir durement tout acte commis à l’encontre des troupes d’occupation.

Lammerding s’inspire des actions menées à l’Est contre les partisans, en suggérant notamment d’exécuter par pendaison pour marquer les esprits. Outre l’expérience acquise à l’Est, l’armée allemande dans son ensemble est l’héritière d’une doctrine remontant au moins à la guerre de 1870-1871 contre la France, consistant à traiter avec la plus extrême sévérité toute forme de résistance.

On ne cherche pas à conquérir les âmes mais à soumettre. L’idéologie mortifère des nazis prônant la supériorité de la race des seigneurs et la primauté du droit de conquête n’a pu qu’aggraver ces tendances criminogènes.

De mai à juin 1944, la Das Reich opère ainsi dans l’espace compris entre la Garonne et le Massif central contre les "bandes terroristes". En juin, les hommes du régiment Der Führer mènent dans l’espace qui leur a été assigné une vingtaine d’opérations de répression. Le 8, ils reprennent Tulle aux résistants et le lendemain pendent 99 otages aux balcons et aux réverbères de la ville. On peut estimer, en Limousin, à environ 200 tués le bilan de ces deux journées de terreur.

Le temps leur étant compté, les SS décident le 9 au soir de frapper fort et de terroriser les populations en détruisant une agglomération et en massacrant ses habitants. Les habitants patientent le temps que les SS repèrent les lieux où ils pourront les assassiner. Une heure plus tard, les hommes sont répartis entre 6 granges et hangars; les femmes et les enfants dirigés vers l’église. Une détonation donne le signal du massacre.

On mitraille les hommes dans les jambes pour éviter toute fuite puis les soldats circulent parmi les corps pour achever ceux qui respirent encore. Dans l’église sont disposées des charges explosives mais en quantité insuffisante. Alors les SS mitraillent et lancent des grenades sur les femmes et les enfants.

Enfin, le pillage, l’incendie du village et des cadavres, parachèvent l’œuvre de destruction. On compte 643 victimes. 6 survivants ont échappé à un sort funeste, une trentaine de rescapés se sont cachés, la quinzaine de passagers du tramway arrêté par les Allemands a finalement été épargnée.

Le lendemain, une section de SS revient sur les lieux du crime pour disperser les restes des victimes dans des fosses communes, rendant impossible toute identification et prolongeant de la sorte la douleur des familles, en rendant leur deuil impossible.

Le travail des secouristes

Au lendemain du massacre d’Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944, où 642 personnes sont assassinées, des secouristes de la Croix-Rouge française originaires de Haute-Vienne, dirigés par le chanoine Schneider, mènent dans des conditions effroyables, une mission particulièrement difficile : récupérer et identifier les corps des victimes, lorsque c’est possible, leur donner une sépulture et rassembler les cendres de l’église.

Des rumeurs inquiétantes circulent à Limoges, le soir du 10 juin 1944 : le village d’Oradour-sur-Glane aurait été incendié. Le docteur Bapt, délégué départemental de la santé, pressent une catastrophe. Il contacte aussitôt Philippe Schneider, séminariste, chef des équipes d’urgence de la Croix-Rouge à Limoges : « J’ai besoin de vous ! » lui dit-il. Tous deux décident de se rendre sur place dès le lendemain, en toute discrétion, pour en avoir le cœur net. Dans le même temps, une intervention officielle est en cours de négociation avec les autorités d’occupation.

Depuis le tramway qui relie Limoges à Oradour-sur-Glane, les deux hommes aperçoivent au loin des maisons encore fumantes. Ce n’est qu’en entrant dans le village, alors qu’ils entament leur prospection, qu’ils découvrent un paysage d’apocalypse, plongé dans un silence de mort. Tout est ruines et dévastation. Il n’y a plus âme qui vive, plus une seule maison debout, tout a été brûlé.

Quelques minutes plus tard, le docteur Bapt et Philippe Schneider aperçoivent un premier corps, qui flotte dans la Glane. « Nous reconnaissons le conducteur du tramway. Nous le sortons de l’eau, décidons de le cacher dans une grange, en attendant de le ramener clandestinement à la famille, le lendemain ».

Les découvertes macabres se succèdent. Des hommes fusillés dans les maisons, dans les rues, dans les champs, fauchés en pleine fuite. La chaleur est étouffante. « Plus que tout, nous sommes saisis par l’odeur insoutenable de la mort. Elle me revient encore parfois, avec les images. »

En état de choc, les deux hommes rentrent à Limoges pour alerter les volontaires encore disponibles, de jeunes hommes à peine sortis de l’adolescence pour certains, issus du séminaire et de l’École nationale professionnelle de Limoges.

Le matin du 13 juin, cette fois officiellement, les équipes de secours se rendent à Oradour-sur-Glane. Sur les plateaux de marchandises, des cercueils, des outils et de la chaux. Équipés de gants de caoutchouc, de blouses et de masques, les secouristes entament leur funeste travail. Ils cherchent et relèvent des dizaines et des dizaines de corps, enfouis sous les décombres ou entassés dans des charniers à peine camouflés.

« Ceux que nous pouvions identifier, grâce aux papiers d’identité qu’ils portaient sur eux ou à leurs bijoux, étaient placés dans des cercueils, les autres transportés vers des fosses communes, à l’aide des volets des maisons en guise de brancards ».

Les corps jetés dans le puits ne seront pas remontés. Le jeune Dupras, parce qu’il est le plus mince, descend au fond. « J’ai pu remonter un corps de femme, dit-il. L’état des corps était tel que nous avons préféré les laisser là et faire de ce puits leur sépulture ».

Seulement 10 % des 642 victimes du massacre pourront être identifiés.

Les recherches durent 8 jours. Entre 140 et 170 secouristes sont désormais mobilisés. Les fouilles dans l’église sont les plus fastidieuses. « Ce n’était plus qu’un tapis de cendres, nous en avions jusqu’aux genoux. Nous les ramassions à la pelle pour tenter d’identifier chaque objet retrouvé et mettre à part les fragments d’os. Nous avions la certitude que tous ces gens avaient été tués à l’intérieur de l’église. On saura plus tard que ces cendres étaient constituées à 80 % de cendres humaines… Nous avons notamment récupéré une boucle d’oreille appartenant à la fiancée d’un jeune secouriste et les lunettes d’un petit garçon ».

Les preuves du massacre sont partout : les murs sont criblés de balles, une caisse contenant sans doute une bombe au gaz est découverte sur le sol. « Deux femmes ont tenté de fuir par les vitraux. L’une d’elle a succombé à sa chute. Tous ceux qui auraient pu échapper aux tirs des soldats ont succombé aux flammes ou ont péri écrasés par l’effondrement de la toiture ».

« Le soir, en rentrant chez mes parents, j’étais incapable de dire un mot, tant j’étais sous le choc. Ma mère qui m’aidait à me dévêtir brûla un jour tous mes vêtements tant l’odeur était insoutenable. »

L’intervention des secouristes n’est pas sans danger car la région est encore occupée. « Le jeudi 15 juin, alors que nous arpentions les alentours du village pour vérifier que nous n’avions oublié aucun cadavre, des soldats allemands font irruption à Oradour.» Les secouristes, devenus des témoins gênants, craignent pour leur vie. Or, les soldats sont venus récupérer les lapins, les poules encore vivants. Le docteur Bapt et l’une des assistantes sociales sont malgré tout tenus en joue et des coups de feu sont tirés.

Au fur et à mesure de la découverte des corps, le déroulement du massacre se précise. Les soldats ont séparé les hommes des femmes et des enfants. Les premiers ont été rassemblés dans des granges puis fusillés, tandis que les seconds ont été réunis dans l’église pour y être brûlés vifs ou fusillés.

Oradour-sur-Glane, symbole de la barbarie nazie

Oradour-sur-Glane demeure cependant, d’entre tous ces forfaits, celui qui frappe le plus fortement les imaginations. Dès le mois de juillet 1944, le gouvernement de Vichy prend la décision de conserver les ruines.

Cette volonté de reconnaissance est poursuivie par le GPRF (Gouvernement provisoire de la République française). Le projet du général de Gaulle, venu en mars 1945, est d’ériger Oradour en symbole des souffrances d’une France silencieuse, martyrisée en raison même de son innocence. Le chef du gouvernement déclare, dans les ruines, qu’Oradour "restera le symbole de ce qui est arrivé à la patrie elle-même".

L’heure est à la recomposition de l’unité du pays et la France nouvelle a besoin de lieux où se souvenir, sans déclencher une guerre des mémoires. En avril 1946, une loi "relative à la conservation des ruines et à la reconstruction d’Oradour-sur-Glane" est adoptée sans débats. La puissance évocatrice des ruines justifie leur classement au titre des Monuments historiques.

L’État institue une "dette nationale" au profit des sinistrés d’Oradour - ou de leurs ayant-droits - et souhaite procéder à la "reconstitution" de leurs propriétés par la construction d’un nouveau bourg à deux pas de l’ancien. Dans le même temps les Français sont invités à communier dans le culte des "martyrs" et à se rendre à Oradour en "pèlerins du souvenir".

Le 10 juin 1945, une cérémonie commémore le premier anniversaire du massacre. Les premières visites officielles contribuent à l’ébauche d’un parcours du souvenir qui relie les divers lieux où furent assassinés les habitants. L’ultime geste de reconnaissance est réservé à un dépôt de gerbe sur le tombeau des martyrs, érigé en 1953 dans le cimetière communal à l’instigation de l’Association Nationale des Familles des Martyrs d’Oradour-sur-Glane. La forme processionnaire détermine encore aujourd’hui le protocole cérémoniel.

Le sens d’Oradour s’est enrichi et complexifié au fil du temps.

Le site se compose du village martyr (village en ruine conservé depuis 1944) et du Centre de la Mémoire, un lieu d’exposition retraçant les événements conduisant à cet acte de barbarie.

L’anéantissement total du village d’Oradour-sur-Glane et de sa population, la détermination impitoyable des bourreaux élèvent dès 1944 Oradour au rang « d’archétype des massacres de populations civiles ».

Le 28 novembre 1944, le Gouvernement provisoire décide de classer et de préserver les ruines d’Oradour, consacrant ainsi sa reconnaissance nationale. Le village martyr devient alors un symbole de la France meurtrie par l’occupation allemande.

Parallèlement, la large diffusion d’images des ruines et du deuil renforce la volonté de faire d’Oradour un témoignage ancré dans la mémoire collective. Peu à peu, les ruines se transforment en un lieu de recueillement, où les visiteurs sont invités à méditer sur ce passé tragique.

Construit en 1999 à proximité du village martyr, le centre de la mémoire retrace les circonstances de ce drame. Il a ainsi pour but de témoigner, d’informer et de faire réfléchir son public et de préserver le message de mémoire et de paix. Il présente une exposition historique et documentaire sur le massacre, retraçant 20 ans d’histoire de 1933 à 1953, de la montée du nazisme à la reconnaissance nationale d’Oradour.

Son parcours contextualise le récit de la Seconde Guerre Mondiale à travers une présentation de récits, de témoignages, de diaporamas, de documents d’époque et d’expositions temporaires.

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