Jusqu’au 1er décembre 2019, La Friche la Belle de Mai a accueilli la 32e édition du festival Les Instants Vidéo avec « Effondrements / Soulèvements ». Cette exposition présentait des œuvres de divers artistes internationaux.
La Friche la Belle de Mai à Marseille
« Effondrements / Soulèvements » était sans doute une des propositions les plus abouties et les plus réussies de cet automne à la Friche, installée au 5e étage de la Tour-Panorama. Les Instants Vidéo réutilisaient avec intelligence et un pertinent sens de l’économie les installations scénographiques mises en place cet été par Christian Caujolle pour Brésils, l’exposition photographique de Ludovic Carème. Cependant, « Effondrements / Soulèvements » parvenait à créer une ambiance complètement différente et à offrir un parcours singulier et captivant.
Dans le catalogue en ligne, qualifié de « manuel pour mettre la main au désir (un anti-catalogue) », on pouvait lire dans une « Notes pour une (in)direction artistique des 32es Instants Vidéo » :
« Notre souci du jour a consisté à comprendre ce qui articule les deux mouvements qui à nos yeux caractérisent notre époque : les effondrements et les soulèvements. Ces deux mouvements sont-ils des états distincts qui se succèdent tel un balancement pendulaire, ou entretiennent-ils un rapport dialectique qui veut que toute force antagoniste est déjà contenue dans celle à laquelle elle s’oppose ? »
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Évoquant la fondation en 1993 d’une « “Internationale Icariste” qui regroupe tous ceux qui n’ont pas renoncé à porter des ailes. », le texte de présentation affirmait « la fidélité des Instants Vidéo à cet élan aérodynamique ». Il suggérait logiquement de parcourir l’exposition « avec en tête ce paradoxe : une ascension vers la chute dont l’art (et toutes autres formes de révoltes) est le rebond »…
Sans aucun doute, l’expérience méritait d’être entreprise ! Le visiteur pouvait alors vérifier si « pénétrer dans cet espace d’exposition, c’est entrer dans une salle de montage »… Le parcours était particulièrement bien construit, alternant judicieusement vidéoprojections et diffusion sur moniteur. Les espaces étaient utilisés avec habileté pour valoriser au mieux chaque proposition et offrir au spectateur d’excellentes conditions pour les apprécier.
Exploration des Œuvres Présentées
Parmi les œuvres marquantes, on retrouvait :
« Sanctuary » de Marcantonio Lunardi (Italie)
L'œuvre est une plongée dans un temps révolu où des gestes de métiers artisanaux agonisent dans des sanctuaires. Quelques sanctuaires présentent ces artisans comme s’ils étaient des curiosités, avant leur disparition totale, ultimes représentants de ces traditions. Mais si l’on scrute les mains et les regards de ces travailleurs, quelque chose de ce passé enfoui sous la chape de plomb de la nouvelle économie mondiale persiste.
Marcantonio Lunardi - Sanctuary,2019
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« Marche de la colère » de Brut TV (France) et « Bergen à Oslo » de NRK (2009)
Le visiteur était peut-être surpris de se retrouver face à deux émissions de télévision accolées dans une exposition artistique. L’une (« Marche de la colère ») est le fruit d’un média (Brut TV) qui diffuse en direct depuis le cœur des événements, comme ici une manifestation à Marseille en novembre 2018 suite à l’effondrement de deux immeubles ayant causé huit morts. L’autre (« Bergen à Oslo ») est un voyage méditatif de 7h14 (Slow TV) depuis l’œil d’un train, peut-être le plus long travelling de l’histoire du cinéma.
A elles deux, ces œuvres démontraient que la télévision est un des rares dispositifs audiovisuels à sans cesse renouveler ses formes en usant de ses spécificités. La télévision est somptueuse quand elle s’émancipe du cinéma, du théâtre ou de la littérature. L’art vidéo est la fille débauchée de la télé.
Brut TV - Marche de la colère, 2018 et NRK - Bergen à Oslo, 2009
« Les traversants » de Nicolas Clauss (France)
Affaire de regards aussi l’installation « Les traversants » de Nicolas Clauss (France) située au cœur de cette exposition. Durant l’automne 2016, la compagnie de transport maritime MARFRET a accueilli Nicolas Clauss en résidence à bord du Marfret Guyane, porteconteneurs de 176 mètres d’une capacité de 1 700 conteneurs, au départ du Havre et à destination de Saint-Martin ; la traversée a duré 10 jours. Gros plans des yeux des marins confrontés à la masse des containers dans lesquels circulent sans interruption des flux de marchandises que nous ne pouvons pas identifier.
Bienvenue à la Friche !
Nicolas Clauss - Les traversants, 2017
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« Space Invader » de Nelio Costa (Brésil)
Un intrus envahit un territoire sur lequel jouent des enfants. Il montre une stratosphère faite d’avions, de drones et de satellites de surveillance omniscients tels des yeux omniprésents - un privilège qui, il fût un temps, n’appartenait qu’aux dieux et à leurs messagers, les oiseaux. Dans ce film tourné avec une pellicule 8mm, le surnaturel, le mécanique, le corporel et le transcendantal se confrontent et se mêlent.
« Flame » de Sami Van Ingen (Finlande)
Un mélodrame fragmenté reposant sur quelques photogrammes abîmés des dernières minutes de la seule bobine qui reste du long métrage Silja - Fallen Asleep When Young (1937) du réalisateur Teuvo Tulio. Toutes les copies et le négatif du film furent détruits en 1959 lorsqu’un incendie a ravagé le studio où ils se trouvaient.
Autres œuvres
L’œuvre (« Je me soigne, tu te soignes, il se soigne, nous allons mourir » de l’Iranienne Parya Vatankhah) permet d’emblée de pénétrer dans le vif du sujet (définition commune de l’amour et de la guerre). En entrant dans la salle, le visiteur est saisi par un contre-point de cette œuvre : « Synchronie » de Fabrice Pichat (Belgique) où nous contemplons des variations autour d’une plume, attribut de tous les soulèvements icaristes. Si le visiteur tourne son regard, c’est pour tomber sur une œuvre de Robert Cahen (France), « Tombe (avec les mots) ».
Conclusion
Indubitablement, nous vivons une époque témoin d’une chute de la valeur du temps de travail socialement nécessaire pour fabriquer des marchandises dont la valeur d’usage importe de moins en moins. C’est tout l’intérêt de l’atlas numérique « Worldwild Protests » de John Beieler (USA) de nous éclairer sur la fréquence des soulèvements populaires dans le monde sur une période donnée. Ces petits points lumineux qui clignotent sont autant de lucioles qui nous maintiennent la tête haute.
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