Autant en emporte le vent: Analyse d'un classique controversé

Un jour ou l'autre, il fallait découvrir l'un des plus grands films de tous les temps, ce chef-d'œuvre monumental que tout cinéphile se doit de contempler. Cependant, il est surprenant que le film figure dans le top 250 d'IMDb et qu'il soit considéré par presque tout le monde comme une œuvre culte. Est-ce que les gens l'acclament parce qu'ils considèrent réellement que c'est une belle histoire romantique sur fond de guerre de Sécession, ou est-ce juste parce que critiquer un "monument du cinéma reconnu par tous" est un peu embarrassant ?

Cet article propose une analyse approfondie du film, en explorant ses aspects techniques, son casting, et surtout, les controverses liées à sa représentation du Sud et de l'esclavage.

RACISME, CENSURE: AUTANT EN EMPORTE LE VENT

Points positifs: un spectacle visuel indéniable

Il est difficile d'obtenir 8 Oscars sans avoir un minimum de prestige, et il faut admettre que d'un point de vue strictement visuel et technique, Autant en emporte le vent en jette plein les yeux. Si on cherche du grand spectacle, on est effectivement servis avec des couleurs magnifiques pour l'un des tous premiers films en Technicolor (ce qui a participé à sa réputation). Certains plans sont d'une beauté à couper le souffle et il est parfois difficile de réaliser que le film ait été tourné il y a 85 ans. Les lumières comme les couleurs sont éclatantes et le film est objectivement très beau et très agréable pour l'œil.

Niveau casting, il n'y a pas, non plus, grand chose à reprocher à Autant en emporte le vent. Disons que les actrices et acteurs incarnent parfaitement des personnages problématiques.

Une œuvre controversée: Racisme et nostalgie d'un passé douloureux

Malheureusement, l'Oscar attribué à Hattie McDaniel (première femme noire à décrocher la récompense) l'est pour un rôle stéréotypé au possible, voire dégradant puisque Mammy est l'incarnation même de l'esclave ravie de sa condition. Certains têtus pourront objecter que le problème est le même sur des films comme Django Unchained, où Samuel L. Jackson a été nommé et récompensé pour son rôle, sauf que le propos de Django Unchained était très clair du début à la fin. Dès le début, il est difficile de ne pas grimacer devant ce que l'on voit.

À moins d'être complètement idiot, ce texte évoque tout simplement la nostalgie du temps des esclaves et la tristesse d'avoir perdu ce monde béni. Pendant 4 heures, on suivra les affres de ces "pauvres" esclavagistes, notamment la fameuse Scarlett O'Hara dont on a si souvent entendu parler comme d'une héroïne forte et touchante. Il est déconcertant de constater que ce personnage est l'un des plus antipathiques qu'il ait été donné de voir au cinéma. On suit donc les tourments de ces sudistes, puisque le film choisit de nous raconter l'histoire d'un point de vue sudiste (prônant l'esclavagisme), qui sont tristes et en difficulté parce que de méchants Yankees tentent de renverser leur situation privilégiée.

Les esclaves présentés dans le film sont soit heureux de leur condition, soit totalement bêtes, comme cette pauvre Prissy décrite comme une simplette, zozotant et baragouinant un anglais approximatif. Pendant l'intégralité du film, on nous présentera les Yankees comme de grands méchants, et il est difficile de comprendre comment un film tourné 75 ans après la guerre de Sécession ait pu soutenir un tel propos assez nauséabond. Alors on comprend, certes, l'idée de vouloir nuancer une période historique au cinéma. On comprend que, sans doute, il existait d'horribles Yankees sanguinaires et de gentils propriétaires d'esclaves. Mais le film en fait une généralité et appuie tout ça pour nous faire croire que les nordistes ont honteusement mis en péril une civilisation qui vivait paisiblement. C'est complètement fou, et il est difficile de comprendre comment ce film peut être érigé comme œuvre intemporelle et magnifique. Le fond est clairement raciste en plus d'être pro-sudiste, et on nous écrit noir sur blanc qu'il s'agit d'un lointain rêve disparu... Et ça convient à tout le monde ?

Il ne faut pas passer 2 heures à expliquer toutes les raisons qui poussent à penser que Autant en emporte le vent fait preuve de racisme pendant ces 4 heures, d'autant que certains l'ont déjà fait bien mieux. Voyant que le film n'était pas particulièrement intéressant d'un point de vue moral, l'espoir reposait sur la "merveilleuse histoire d'amour", d'autant que Clark Gable a une classe incroyable dans le film. Malheureusement, là aussi il va falloir m'expliquer où se trouve la romance car de toutes les histoires d'amour qu'on nous présente dans ce film, pas une ne possède un fond de romantisme.

Tout ne tourne qu'autour de Scarlett O'Hara, personnage insupportable auquel il est impossible de s'attacher du début à la fin, tant ses choix et ses revendications ne sont là que pour montrer son côté manipulatrice. Pas un seul instant ne sera consacré à la psychologie de cette femme ni à l'origine de son comportement envers les autres. Pas un seul en 4 heures. Si encore le spectateur avait été aidé pour la comprendre ! Mais ce n'est absolument pas le cas.

Romantisation de la contrainte et de la violence

Le tout aurait pu être rattrapé par une jolie histoire d'amour grâce à Clark Gable et son charme naturel, si son personnage ne passait pas son temps à contraindre Scarlett, en l'embrassant plusieurs fois contre son gré ou en suggérant un viol de manière tout à fait décomplexée. Littéralement, Rhett prend Scarlett dans ses bras et l'emmène de force dans la chambre à coucher en déclarant : "Non, vous n'y échapperez pas ce soir !" et, lors de la scène suivante, Scarlett s'éveille telle Blanche-Neige sous le doux cui-cui des petits oiseaux. C'est donc ça, la magnifique histoire d'amour de Autant en emporte le vent ?

Affiche du film Autant en emporte le vent

Affiche du film Autant en emporte le vent (1939)

Le livre: un succès littéraire et une source de controverse

La seule chose que l'on puisse affirmer, c'est que cette œuvre littéraire est l'une des plus connues au monde, non seulement parce que les chiffres le disent (elle a été vendue à des millions d'exemplaires, traduite dans des dizaines de langues -une nouvelle traduction vient juste de sortir en français-, et en 2014, les Américain·es la citaient au deuxième rang de leur livre préféré, après la Bible. Pour la petite histoire, lors de sa publication en 1936, Margaret Mitchell avait dit: «J'espère qu'ils en vendront 5.000 exemplaires.

Margaret Mitchell «se souvenait d'avoir entendu, enfant, de nombreuses histoires de batailles héroïques, sur le courage des Sudistes et la traîtrise des Yankees, et sur la vie dans le Sud avant, pendant et juste après la guerre. Ce ne fut qu'à l'âge de 10 ans, plaisantait-elle, qu'elle se rendit compte que le Sud avait perdu», rappelle Cass R. Mais c'est aussi, et peut-être surtout, une histoire de femmes. Toutes ces femmes se prennent en pleine face ce que l'histoire des hommes a inventé de pire: la guerre, et s'en sortent plus ou moins bien.

Au début de l'histoire, Scarlett a 16 ans, elle n'est bonne à rien et c'est une ado obnubilée par celui qu'elle prend pour l'homme de sa vie et qui servira de fil conducteur à toute l'histoire. Au moment où la guerre est déclarée, elle épouse le frère de Melanie par dépit, parce que que peut-elle faire d'autre pour se rapprocher et se venger d'Ashley (qui devient ainsi son beau-frère)? Le mariage, objectif et finalité des femmes de son monde, devient soudain un instrument. De ce premier mariage éclair Scarlett gagne, bien sûr, un enfant, «à son grand désarroi». Car en plus elle travaille (un comble), et elle s'occupe si peu de ses enfants qu'ils ne sont même pas mentionnés dans le film.

Réactions et contextualisation contemporaines

Un choix qui suit celui de la chaîne de télévision américaine, HBO, d’imposer un avertissement au début de l’adaptation cinématographique de 1939. Le livre publié en 1936 raconte la défaite du Sud esclavagiste contre le Nord abolitionniste. Il suit la fille d’un propriétaire de plantation, Scarlett O’Hara, dont le mode de vie confortable est détruit par le triomphe du Nord. En guise d'alerte, l’éditeur américain développe : « Autant en emporte le vent est un roman qui comprend des éléments troubles, notamment la romantisation d’une époque choquante de notre histoire et les horreurs de l’esclavage.

L’œuvre « nous dit, sans équivoque, que les Africains ne sont pas de la même espèce que le peuple blanc ». En ajoutant ces éléments de contextualisation pour l’œuvre, Pan Macmillan choisit de ne pas réécrire l'ouvrage, car « changer le texte pour refléter le monde d’aujourd’hui compromettrait l’authenticité de l’original ».

Un film légendaire: Production et défis techniques

Avec Autant en emporte le vent, le jeune producteur David O. Selznick était passé maître en la matière : annoncé en 1936, alors que le volumineux roman de Margaret Mitchell était devenu un best-seller à l’échelle du pays, le tournage du film ne devait commencer qu’en 1939. Trois scénaristes se cassèrent les dents pendant trois longues années sur l’adaptation alors que Selznick faisait réécrire les pages des uns par les autres (Sidney Howard, plus productif, fut le seul crédité au générique).

Le casting fit l’objet des rumeurs les plus folles et des négociations les plus ardues : le King Clark Gable ayant été désigné à l’unanimité par le grand public américain pour interpréter le séduisant et viril Rhett Butler, Selznick obtint de son beau-père Louis B. Mayer qu’il lui cède l’acteur, alors en contrat avec la MGM. Mais les spéculations allèrent surtout bon train sur le personnage de Scarlett O’Hara, la jolie révoltée détestant les conventions et n’en faisant qu’à sa tête au mépris de la bonne société sclérosée du Vieux Sud. Des milliers de jeunes femmes venues de toutes les régions américaines auditionnèrent pour le rôle.

Toutes les jeunes actrices correspondant plus ou moins au profil recherché prirent d’assaut le bureau de Selznick : Katharine Hepburn, Jean Arthur, Norma Shearer, Barbara Stanwyck, Carole Lombard, Joan Crawford, Claudette Colbert et Bette Davis (qui se vengea de ne pas être sélectionnée en jouant dans un film similaire, L’Insoumise). La dernière en lice, Paulette Goddard, manqua de près la consécration ultime, du fait de sa liaison, mal vue par la société de l’époque, avec Charles Chaplin.

En 1939, alors que les premières scènes de Autant en emporte le vent étaient en tournage, Selznick n’avait toujours pas sa Scarlett. Mais son frère Myron lui présenta alors l’actrice anglaise Vivien Leigh, qui, selon la légende, fit une apparition enchanteresse devant le producteur, le visage éclairé par les flammes de l’incendie d’Atlanta. La présence de la jeune femme sur le plateau n’était évidemment pas due au hasard : Vivien répétait déjà depuis quelques semaines la partition de Scarlett.

Comme pour tout film légendaire, le tournage d’Autant en emporte le vent fut chaotique : Cukor fut spectaculairement licencié par Selznick, au grand dam des deux actrices principales, Olivia De Havilland et Vivien Leigh, qui continuèrent à le voir secrètement pour travailler leur rôle ; Sam Wood, remplaçant Victor Fleming démissionnaire, dut déclarer forfait pour cause de maladie ; et ce fut ce même Fleming qui revint achever le film, retrouvant des acteurs exténués après cinq mois de tournage intensif.

Cette réussite tient surtout aux qualités intrinsèques d’un film très en avance sur son époque. Le partage des tâches entre George Cukor, qui réalisa les scènes intimistes, et Victor Fleming, à qui l’on confia les plus spectaculaires était clairvoyant ; mais ce qui permit à Autant en emporte le vent de garder une unité malgré les aléas fut la volonté de David O. Selznick, véritable auteur, dans tous les sens du terme, du film. Il travailla d’arrache-pied pendant des années à trouver les talents nécessaires à grand renfort de « mémos », des envolées lyriques de la musique de Max Steiner aux costumes somptueux de Walter Plunkett.

Adaptation cinématographique: Fidélité et audace

Autant en emporte le vent est en effet un petit miracle d’adaptation cinématographique. Selznick savait qu’il risquait gros avec ce best-seller et ses millions de lecteurs fidèles ; il tint le pari en respectant à la lettre l’esprit de la prose de Margaret Mitchell, au point que la suppression de certaines lignes du récit fait figure de détail. Il n’était pourtant pas évident au départ qu’Hollywood puisse s’entendre avec la très Sudiste romancière.

Autant en emporte le vent parle d’une époque « dorée », où Blancs et Noirs vivaient en harmonie dans leur statut respectif de maîtres et d’esclaves, et à laquelle la guerre de Sécession mit fin, à leur grand désespoir. Même en 1939, vingt ans avant la bataille des Noirs pour les droits civiques, le sujet était périlleux, d’autant qu’Hollywood se voulait à l’avant-garde du progrès démocratique. Selznick sut alors conserver la vision « inégalitaire » de la société du roman, tout en soulignant le courage des héros, qui luttent, chacun à leur manière, contre les conventions d’un monde hypocrite et passéiste. Le charme du profiteur de guerre Rhett Butler, homme à femmes et bon client des bordels, n’en apparaît que plus évident face à la fadeur de l’honorable (et triste) Ashley Wilkes (auquel le très bon acteur Leslie Howard donne le sentiment qu’il va se pendre à chaque minute).

Esthétique et technique: Un chef-d'œuvre visuel

D’un point de vue strictement cinématographique, Autant en emporte le vent est d’une perfection absolue. Le Technicolor, technologie très récente (utilisée notamment pour Les Aventures de Robin des Bois en 1938 et Le Magicien d’Oz en 1939), offre une qualité d’image jamais vue jusqu’alors, où les couleurs explosent dans leurs tonalités les plus flamboyantes. Le Sud recréé par Hollywood confine à la magnificence royale : les « effets spéciaux » de William Cameron Menzies (justement oscarisé), qui peaufina les décors par le biais de peintures, permirent à Selznick de donner aux deux plantations des familles O’Hara et Wilkes des airs de palace.

Si Autant en emporte le vent est le summum du classique hollywoodien, il le doit à son mépris bienheureux de la réalité : que ce soit dans les moments de gloire ou les scènes terrifiantes de guerre, les situations sont exacerbées jusqu’à l’extrême par souci du spectaculaire. Autant en emporte le vent tire alors son inspiration là où l’attendait le moins : de l’expressionnisme. À l’instar du mouvement né en Allemagne dans les années 20, le film utilise la géométrie et l’immensité des décors pour traduire l’existence d’espaces défiant la compréhension humaine.

Dans la scène mythique précédant le « viol » de Scarlett par Rhett, le sommet des gigantesques escaliers que le personnage gravit est plongé dans l’obscurité, marquant ainsi l’entrée des deux héros dans une dimension méconnue et irraisonnée, qui les dépasse tous deux. Déformés par des jeux de lumière judicieux, les visages des personnages montrent une face de leur personnalité qu’ils aimeraient cacher ou traduisent des sentiments indicibles.

Si Autant en emporte le vent séduit toujours autant aujourd’hui, c’est qu’il avait été dès l’origine pensé comme une œuvre atemporelle. Demain était un autre jour pour David O. Selznick : parti d’un statut de producteur talentueux parmi tant d’autres, il entra dans l’histoire comme l’auteur du film-fleuve le plus célèbre et le plus admiré de tous les temps.

L'interprétation de Vivien Leigh: Une Scarlett inoubliable

Durant trois ans, David Selznick n’aura eu de cesse de dire non aux plus grandes de Hollywood, obsédé à l’idée de dénicher la peste rare. Le choix définitif d’une britannique au jeu si marqué, voire exagéré, n’épousait pas l’évidence. Mais pour incarner un personnage de cette puissance, une interprétation expressionniste et saisissant à bras-le-corps toutes les émotions violentes qui la traversent se révèle être une audace fort bien payée.

Or il n’y a guère d’intérêt à viser un réalisme cru dans une grande histoire de feu et d’amour vache, et si Scarlett O’Hara est un grand personnage, elle n’est pas une personne, sinon le cadre serait trop large pour elle. Les essais vidéo avec diverses actrices ne manquent pas, et il est inimaginable de projeter sur tout le film la prestation plus terre-à-terre d’une sympathique Paulette Goddard. Vivien Leigh a adopté, peut-être sans s’en rendre compte, une réponse radicale au fardeau sisyphéen d’un tel projet.

L’interprétation est aussi grande que le personnage, tout comme la cruauté de ce dernier n’a d’égale que sa bravoure - si l’on peut nommer ainsi ce savant mélange d’entêtement, d’égoïsme, de calculs et de résignation. Scarlett a une présence écrasante sur l’entièreté du film. Anecdote équivoque, nul interprète n’a dû jouer aussi longtemps son rôle pour décrocher un Oscar.

Une œuvre à revisiter avec un regard critique

L’intérêt des critiques cinéphiles pour Autant en emporte le vent connait un destin jumelé à sa présence sur les réseaux. Peu importe dans quel sens on l’aborde, le sujet se révèle épineux : selon certains, les qualités du film ont déjà été maintes fois analysées grâce aux ressorties d’ampleur en salles, les restaurations et un succès indépassable au box-office (inflation prise en compte). Que peut-on encore en dire ?

AspectDescription
RéalisationVictor Fleming, George Cukor, Sam Wood
Acteurs principauxVivien Leigh, Clark Gable, Olivia de Havilland
Année de sortie1939
Durée224 minutes
Oscars remportés8

Cette double dynamique engendre un manque d’équilibre. Le débat moral en vient à écraser la réflexion sur l’objet, alors que ces deux facettes se répondent davantage que dans l’idée cristallisée par beaucoup. Justifier son appréciation d’une œuvre par une contextualisation des mœurs de l’époque, c’est une stratégie un peu faible ; il suffirait d’arguer en retour qu’est ainsi perpétuée la morale abjecte d’un autre temps. Rajoutons que la guerre de Sécession a eu lieu quelque 70 ans avant le tournage. De quelle décennie fait-on le procès, 1860 ou les 30’s ? En se penchant sur le roman de Margaret Mitchell, paru en 1936, on attaque de front les deux époques. Ce best-seller nostalgique, dont le film a voulu respecter l’audience populaire, évoque un âge où esclavagisme, conservatisme et idéaux chevaleresques bétonnaient une société bien définie. Pour ce public-là, sans doute, l’éloge du Sud ne fit aucun doute à leurs oreilles.

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