Saint-Étienne, ville d'histoire et de culture, a également été un haut lieu du cinéma en France. Cet article explore l'évolution des salles de cinéma à Saint-Étienne, des premières projections à la fin du XIXe siècle jusqu'aux multiplexes modernes. Nous allons découvrir comment le cinéma s'est enraciné dans la vie culturelle stéphanoise, influençant les loisirs et les perspectives des habitants.
Dans le rôle du cinématologue local, Frédéric Zarch est une source incontournable. L'interview date de 2007. La page légèrement augmentée les années suivantes, ne tient pas compte des évolutions récentes au France (Méliès-Saint-François), de la fin du Royal, muté dans l'ancienne caserne de Chavanelle sous le nom de Camion Rouge. Et le Gaumont a depuis repris son nom originel.
Les débuts du cinéma à Saint-Étienne
Jusqu'à cette époque, les films étaient vendus aux forains, dans les théâtres, les brasseries, les cirques, sédentaires ou ambulants. On trouve mention d'un cinéma ambulant en 1896, place Saint-Louis. En 1899, le Cinématographe fait son entrée à l'Eden, un théâtre stéphanois.
En 1907, la première salle stéphanoise spécifiquement dévolue au 7e Art ouvrait ses portes à l'angle de la rue Praire et de l'actuelle rue Dormoy. Son nom: l'Alhambra. Elle fut construite par les frères Pathé et porte aujourd'hui, sans partage, le nom de Gaumont, la société qui la racheta en 1930. Elle a été reconvertie en multiplexe en 2000.
Mais dans les années 1907-1908, les premières salles de cinéma essaiment un peu partout en France. C'est que le système de distribution du cinéma se modifie. On passe d'un système de vente du support, c'est à dire de la pellicule, à la mise en place de circuits de distribution et de location de la pellicule.
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En France, les frères Pathé ont mis en place un réseau de distribution des films et prirent en main leur exploitation. Pour développer le cinéma dans les centres urbains, ils firent construire des salles destinées uniquement à la projection de films cinématographiques et en particulier à leurs propres productions. A Saint-Etienne, en novembre 1907, sort de terre "l'Alhambra Cinéma Pathé Frères". Confié à M. Denis, sa localisation, place Marengo, correspondait parfaitement à l'ambition qui avait cours alors.
Appareils de projection et de sonorisation de la salle (on disait alors l'Alhambra-Gaumont-Palace) dans les années 30. L'écran faisait 30 mètres carrés. Le prix variait entre 1 franc et 2, 50 francs, selon qu'on était situé au parreterre, au premier balcon ou au deuxième balcon. Il y avait aussi des places réservées et des places louées à l'année.
La salle de l'Alhambra en 1910. Le cinéma de la place Badouillère, construit sur l'emplacement de l'ancien Novelty Imperial en 1910, avait pour nom l'Etoile-Théâtre. C'était le temps du théâtre cinématographique. Il n'y avait pas de rupture entre les deux.
Le Royal-Cinéma a été construit en 1913 par Léon Salengros sur l'emplacement de son "Great Skating Rink", avenue du Président Faure. Le "Great Skating Rink" était un établissement de patins à roulettes.
Dans les années 1920, on dénombre six grandes salles dans le centre-ville : L’Étoile Théâtre, le Fémina Cinéma Palais des Arts, l’Eden, le Kursaal, Le Royal et l’Alhambra. Cette dernière est la plus importante et la plus performante économiquement. Son rachat par Gaumont permet une modernisation et sa sonorisation. Les autres salles ne sont pas spécialisées exclusivement dans le cinéma, en particulier l’Eden, qui ne passe que rarement des films, à part entre 1933 et 1938, où il devient le cinéma Cyrano.
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Le Royal était l’un des plus anciens cinémas de Saint-Étienne, avec l’Alhambra (ancien Gaumont). Ancienne salle unique de 1275 fauteuils, il ouvre en 1913. Sa capacité est ramenée à 1007 fauteuils en 1963. Longtemps à la pointe de la technologie, le Royal fut la première salle qui proposa du Cinémascope dans les années 1960. En janvier 2015, Le Royal baisse son rideau pour céder la place au cinéma Le Camion Rouge situé à quelques mètres de là.
Le Méliès est aussi une très vieille salle. Son histoire commence en 1915 avec Mme Gagne et sa Brasserie de la Place du Palais des Arts. Cette brasserie a été transformée en un cabaret, Le Trianon, situé en sous-sol et un cinéma: Le Femina. Il fut rebaptisé Le Morgan pendant une courte période puis Le Méliès à partir des années 60. Il fut restauré par Jean-Pierre Lemoine au nom de l'U.G.C. qui possédait également les six salles de L'Eden, rue Blanqui. C'est en 1983 qu' Alain Cramier a racheté les deux petites salles du Méliès et lui a donné une identité de cinéma d'art et essai avec des rencontres, des débats, etc. Environ deux millions de spectateurs et plusieurs centaines d'invités sont venus à Badouillère. En 2006, comme chacun sait, il a déménagé dans l'hypercentre et s'est enrichi de deux autres salles, dans un immeuble flambant neuf...
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L'âge d'or des cinémas à Saint-Étienne
Entre le milieu des années 30 et le début des années 60. C'est l'apogée des cinémas en France en terme de fréquentation. Elle correspond à la généralisation du parlant et au développement industriel et économique de la ville.
A partir des années 30, le cinéma devient la première activité culturelle de toutes les couches de la population. Il se développe dans les quartiers, dans les amicales laiques, un peu partout. Les tarifs pratiqués font que tout le monde peut aller au cinéma. Il redevient vraiment populaire, après une période où il était devenu l'apanage des classes un peu plus aisées. C'est une époque où l'on peut parler d'une ville de cinémas. Il y avait le Cristal à Valbenoîte, le Bellevue, l'Idéal de Côte-Chaude...
Combien de salles de cinéma à Saint-Etienne durant cette période faste ? Une trentaine de salles qui fonctionnaient essentiellement le week-end et une petite vingtaine de salles qui projetaient en semaine. Quelques noms, outre ceux déjà cités: Le Rex, rue Marengo, anciennement le Family; place de l'Hôtel de ville on trouvait le Coucou, le Star, l'Empire, le Studio et le Paris. Le Vox était situé square Violette; l'Etoile-Théâtre, place Badouillère, était devenu le Capitole. Il y avait encore le Normandie dont le nom provenait du célèbre paquebot, le Stella, le Saint-Louis, le Ciné-Soleil dans le quartier du Soleil, etc. Le nombre de fauteuils, pour les plus importantes d'entre elles, avoisinait les 1000-1500 places. Celles des amicales laiques bien sûr, et les salles paroissiales, étaient plus modestes, avec quelques centaines de places. 400 à 500 places "seulement" pour la salle de l'amicale laique de Tardy.
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Mais il convient d'ajouter qu'aux débuts des cinémas à Saint-Etienne, il y avait des salles encore plus grandes. L'Etoile avait une salle de 2500 places.
Frédéric Zarch a écrit un Catalogue des films projetés à Saint-Etienne avant la grande guerre. 4200 films sont répertoriés avec les éléments de compréhension des conditions de leur projection. "Cette période, explique-t-il, fut l'âge d'or du Septième Art français. Il était alors le plus important par la quantité, la diversité et la qualité des films produits."
Pour mieux visualiser cette période faste, voici un tableau récapitulatif des principales salles de cinéma à Saint-Étienne :
| Nom de la salle | Emplacement | Capacité approximative |
|---|---|---|
| Alhambra (Gaumont) | Rue Praire/Rue Dormoy | 1000-1500 places |
| Royal | Avenue du Président Faure | 1275 places (initialement) |
| Etoile-Théâtre (Capitole) | Place Badouillère | 2500 places |
| Rex (Family) | Rue Marengo | Inconnue |
| Coucou, Star, Empire, Studio, Paris | Place de l'Hôtel de Ville | Inconnue |
| Vox | Square Violette | Inconnue |
| Cristal | Valbenoîte | Inconnue |
| Bellevue | Inconnue | Inconnue |
| Idéal | Côte-Chaude | Inconnue |
Outre les salles commerciales, les ciné-clubs ont également joué un rôle important dans la diffusion du cinéma à Saint-Étienne.
Les ciné-clubs
Ils se développent à partir de la fin des années 40. Les partis politiques, le Parti Communiste notamment, les courants idéologiques, l'Eglise catholique, les syndicats... vont prendre une part active à leur expansion. Ils sont liés à des quartiers ou à des structures, de jeunesse par exemple, et utilisent certains lieux, salles de quartiers ou la salle des Mutilés, pour programmer des projections-débats. C'est un peu ce que perpétuent encore la cinémathèque avec les soirées thématiques de Paul Jeunet et l'IUFM.
L'Atalante, jeune salle du France.
Les Rencontres ont duré de 1979 à 1983. A leur origine, il y eut un certain nombre de passionnés dont Alain Renaud. Elles accueillirent dans les salles et à la Maison de la Culture de nombreux acteurs, scénaristes et réalisateurs, dont Bertrand Tavernier, Truffaut et Marcello Mastroianni. C'est encore un des gâchis de l'histoire du ciné à Saint-Etienne que de n'avoir pas su garder cette dynamique qui aurait pu donner à la ville une dimension culturelle très importante dans le domaine du cinéma.
Le déclin et la renaissance du cinéma à Saint-Étienne
Comme partout en France, surtout à partir du milieu des années 60. Le Capitole ferme en 63, l'Astrée en 65, l'Eden en 68 pour reprendre en 73; en 72 c'est le Studio qui abandonne et en 74, le Stella... Le phénomène s'explique par la généralisation de la télévision, par la diversification des loisirs et parce que le cinéma "s'embourgeoise" à nouveau à cette époque et qu'il devient de plus en plus cher. C'est un phénomène qui depuis n'a cessé de s'auto-alimenter avec de moins en moins de spectateurs et des prix de plus en plus élevés. Jusqu'à près de 10 euros la place aujourd'hui.
Le cinéma n'est plus un loisir populaire. Dans les années 45-50, les salles françaises accueillaient près de 500 millions de spectateurs par an. Actuellement, elles tournent autour de 200 millions. A Saint-Etienne, environ 900 000 billets d'entrée sont vendus chaque année. Et les 3/4 des spectateurs sont des personnes assidues qui vont au cinoche très régulièrement, entre une fois par mois et une fois par semaine. .La ville n'a pas une population cinéphile importante. La population étudiante, qui va beaucoup au cinéma au regard d'autres catégories socio-professionnelles, est assez faible, et l'on sait que de nombreux habitants quittent la ville pour habiter à la campagne. Ils vont alors au Family à Saint-Rambert par exemple ou au Jules Verne à Saint-Genest-Malifaux.
Aujourd'hui à l'inverse, on a à Saint-Etienne un "quartier" de cinémas - si l'on peut nommer ainsi le centre-ville - avec le Royal, le Gaumont et depuis peu, le Méliès. Quant aux quartiers périphériques de la ville, Beaulieu, La Cotonne, Montreynaud, leur développement tardif s'est fait sans aucun équipement cinématographique.
L'Alhambra, rebaptisé l'Alhambra-Gaumont, aujourd'hui le Gaumont tout court, a toujours été une salle de prestige, la vitrine de la Gaumont. En 1931, sa façade s'ornait de huit grandes lettres de six mètres de haut. Il passait déjà , chez les Stéphanois tout du moins, comme le plus moderne de France. Il fut en 1976 un des premiers complexes, aujourd'hui on dit multiplexe, avec huit salles.
Une parenthèse: l'idée de ce déménagement et de cette nouvelle construction, c'était d'avoir plus de poids et d'avantages qu'à Badouillère avec deux salles modestes. D'avoir plus de spectateurs. Le nouveau Méliès, en une année d'existence, n'a pas véritablement décollé en terme de fréquentation. Il suffit de prendre chaque semaine Le film français, la revue des professionnels du cinéma, et de regarder les statistiques pour Saint-Etienne, pour constater d'une part, que la fréquentation stéphanoise n'est pas terrible, et d'autre part, que celle du Méliès n'atteint pas des records. Je pense aussi que l'identité d'un cinéma ne se fait pas du jour au lendemain. A voir.
Et Le France ? En tant que membre du Conseil d'administration, ce que je peux dire c'est qu'on a pris en charge le fonctionnement des salles et de l'association depuis quelques mois et que c'est un travail lourd. Il faut pouvoir mener de front l'aspect commercial d'une part et tout ce qu'on pourrait nommer "de service public", c'est à dire les activités scolaires, etc. La nouvelle équipe fait ses classes et prend conscience d'un certain nombre de difficultés. Il faut réussir à maintenir un équilibre fragile, pour survivre, comme les autres salles.
Le Gran Lux ? C'est un électron libre par rapport aux autres cinémas. C'est une salle associative, assez confidentielle et plus proche du ciné-club que d'une salle de cinéma classique. Elle a son public, plutôt jeune, et n'a pas besoin d'avoir un nombre de spectateurs très important. Mais qui se débat aussi dans un certain nombre de difficultés et qui a surtout beaucoup de dynamisme. Pour l'instant, elle s'en sort plutôt bien et c'est tant mieux.
Elle est l'héritière des "Offices du cinéma éducateur". Un cinéma dans lequel Saint-Etienne occupe une place particulière. C'est finalement le seul vrai apport de la ville dans l'histoire du cinéma, ou plutôt dans la conservation et la diffusion de son patrimoine. Elle est est la seule, avec Paris, à posséder encore une Cinémathèque municipale et son fonds est un des plus importants.