Analyse de la Série Cinématographique Death Note : Justice, Moralité et Divinité

La saga Death Note, riche en adaptations diverses, continue de fasciner et de susciter des interrogations profondes sur la nature humaine, la justice et la moralité. Cet article se propose d'analyser les différentes facettes de cette œuvre culte, en explorant les thèmes centraux qui la traversent et en mettant en lumière les enjeux philosophiques qu'elle soulève.

Death Note Manga

Kira : Un Dieu ou un Criminel ?

Le projet de Light Yagami, dès le tome 1, est en effet explicite. Il vise, en se « sacrifiant » pour l'Humanité, à dépasser son stade de simple être humain pour devenir un Dieu. Il n'aura de cesse d'affirmer cette conception divine qu'il se fait de lui-même tout au long de la série. Conception qui verra sa formulation ultime dans son discours à Near, après avoir été démasqué.

Cependant, la conception qu'il défend semble être une conception bâtarde, à mi-chemin entre une réflexion semi-libérale qui prétend « défendre le droit des hommes à rechercher leur bonheur », et le cadre plus sévère d'un « Dieu qui punit les injustes ». Or, un Dieu peut-il se faire le défenseur d'une conception ?

Le problème qui se pose à Light est en réalité celui de l'articulation d'une transcendance (le Death Note « tombé du ciel », qui vient d'un monde dont il ne peut avoir une connaissance véritable) et de l'immanence dans laquelle il se trouve par rapport au monde qu'il prétend changer. En un sens, cette conception ne peut fonctionner qu'à la condition que Light ne soit pas découvert, autrement dit que la conviction que Kira est un Dieu soit ancrée dans la pensée de chaque être humain. Et ceci passe, comme nous l'avons dit, par des rites spécifiques. La construction du Temple de Kira, l'envoi d'un « prophète » comme Mikami (nous y reviendrons), ou le grand rassemblement du dernier chapitre peuvent apparaître comme des exemples des rites de ce culte naissant. En un sens, Light échoue à changer le monde, mais Kira deviendra un nouveau Dieu.

C'est d'ailleurs cette ambiguïté entre Light Yagami et Kira qui semble pouvoir expliquer l'articulation entre le criminel qu'est Light et le Dieu que prétend être Kira, même si par ailleurs ils ne font qu'un.

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On voit le doute sur la nature humaine de Kira assaillir même le plus sceptique des personnages de la série, à savoir L. Et l'on peut penser que c'est son incapacité à se saisir de la transcendance du Death Note qui le conduit à sa perte. En d'autres termes, les capacités de raisonnement de L auront été impuissantes à saisir un objet qui, par essence, n'obéit pas aux règles de notre monde.

Quoi qu'il en soit, pour le commun des mortels, la présence muette de Kira, qui « châtie » sans explication les criminels, peut apparaître comme un « signe des temps », prélude à un Jugement Dernier. En d'autres termes, la venue de Kira s'inscrit dans une perspective millénariste, avec l'ambivalence que cela implique : la fin des temps peut aussi signifier leur recommencement, « l'aube d'un monde nouveau ». C'est ce que prétend en tout cas faire surgir Light.

Cependant, au cours de la série, l'action de Light perd de son sens. Il intériorise son rôle de Dieu chargé de proclamer un monde nouveau. Mais en fait de monde nouveau, l'horizon qu'il se fixe fait que sa quête apparaît comme de plus en plus impossible à accomplir. Il l'affirme d'ailleurs lui-même au tome 12, lorsqu'il attribue son échec à la corruption des populations.. C'est ce qui le pousse en fait à devoir recourir au prophète, à Mikami : celui qui parle « au nom de Dieu », révélant sa volonté au monde (Kira pouvant ainsi rester muet). Cependant, tout comme Kira est un faux Dieu, Mikami est un faux prophète. Mais cela n'empêchera pas celui-ci de le renier, et de devenir fou des suites de ce reniement. Ce n'est d'ailleurs pas lui qui sera à l'origine de l'Eglise de Kira. Et au final, l'espérance du début de la série cède la place à un désespoir total, qui révèle le statut « trop humain » de Light.

En revanche, Light peut apparaître comme une sorte de figure christique, puisqu'il en présente plusieurs dimensions. La plus immédiate est celle d'un sacrifice « au nom de l'Humanité ». Cependant, son action n'est pas alimentée par une foi mais par une volonté de dominer, ce qui fausse l'éventualité d'une « spiritualité » quelconque. Il ne viserait par ailleurs pas à devenir Dieu mais un Dieu, ou plus précisément un « Kami » dans le panthéon japonais, divinité immanente au monde.

DEATH NOTE , UN MANGA RELIGIEUX ET PHILOSOPHIQUE .

Ainsi, dans le premier générique de la série animée, il se présente clairement dans la position d'un Christ pantocrator, se faisant en quelque sorte l'analogue d'un Dieu bénissant ses fidèles. Mais la dimension de rédemption présente disparaît au profit de celui qui manie la faux (comme sur la couverture du tome 1). C'est un Dieu vengeur plus qu'un Dieu rédempteur. Il est en quelque sorte plus « apocalyptique ».

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On peut enfin relever l'habileté avec laquelle les auteurs de Death Note sont parvenus à manier les symboles à la fois chrétiens et japonais (ainsi, l'entrevue entre Naomi Misora et Light, l'une vêtue de noir et l'autre vêtu de blanc, peuvent certes rappeler les symboliques européennes, mais aussi la symbolique bouddhique d'un conflit entre le ying et le yang), qui donnent à la série cette possibilité d'une double lecture, à la fois de Kira comme une sorte « d'avatar divin », ou comme un tueur en série particulièrement méthodique. La mise en scène est d'ailleurs très efficace dans sa façon de suggérer ou de glisser de l'un ou l'autre.

Light Yagami : Un Criminel Exterminateur

On peut en effet voir Kira comme le pseudonyme d'un criminel exterminateur, fondé sur la japonisation de « Killer ». Autrement dit, il s'inscrit d'emblée dans une perspective de subversion de la loi, dont Light espère s'affranchir précisément en « devenant » un Dieu. Reste néanmoins le rappel brutal des faits par Near, après l'avoir démasqué, à savoir que Light Yagami n'est qu'un criminel doté de l'arme la plus redoutable que l'Histoire ait jamais vue. Cette vision constitue la vision alternative à celle évoquée précédemment.

On peut d'ailleurs remarquer la tonalité grave qui est donnée à certains meurtres dans la série. Celui de Raye Penber, notamment, qui s'explique par la volonté de donner une épaisseur sociale réaliste au personnage. Alors qu'il était promis à une vie paisible, au cours de sa « dernière mission », avant d'épouser Naomi Misora, il se retrouve empêtré dans des évènements au cours desquels il meurt. Cela n'est cependant pas à imputer à la fatalité, mais bien ici au bouleversement fondamental que représente l'avènement du « règne de Kira » dans l'Histoire. C'est en effet à partir de ce point que Light devient véritablement Kira, à savoir ce personnage qui dissimule son identité derrière une apparence innocente pour commettre les pires forfaits. C'est ici que Kira devient une figure négative (pour ceux qui n'étaient pas effrayés par la perspective d'éliminer des criminels par simple décret). Cela s'accroît encore par le meurtre suivant, celui de Naomi Misora.

Comparaison des adaptations de Death Note
Type d'adaptation Réalisateur/Auteur Année de sortie Particularités
Manga Tsugumi Ohba (scénario), Takeshi Obata (dessin) 2003-2006 Œuvre originale, 13 volumes
Films live action japonais Shusuke Kaneko 2006 Adaptation fidèle du manga, bonne réception critique
Série animée Tetsuro Araki 2006-2007 Adaptation très fidèle, atmosphère oppressante
Drama japonais Ryuichi Inomata, Ryo Nishimura 2015 Relecture du manga, offre des modifications de taille
Film live action américain (Netflix) Adam Wingard 2017 Adaptation libre, américanisation de l'histoire

Pour en revenir au personnage même de Kira, on peut, si on le considère comme un humain, le considérer comme un personnage ayant vaincu son surmoi (pour reprendre les termes freudiens), à savoir cette part du moi qui a intériorisé les normes sociales et les lois.

Kira est d'ailleurs un personnage obscur, comparé à Light, dont la lisibilité sociale est assez nette (fils de bonne famille dont les parents scrutent avec attention les résultats scolaire). En effet, Kira châtie tous ceux qui ont enfreint la loi et ont été condamnés, par la simple écriture de leur nom et sous condition de connaître leur visage. C'est donc en plein cœur de ce qui constitue notre identité (le nom et le visage) que le Death Note frappe. Ce n'est pas une exécution impersonnelle, mais bien le meurtre déterminé d'un criminel « masqué » sur un individu qu'il « raye » du monde. En quelque sorte, le Death Note de Kira représenterait un hypothétique « livre noir » de l'Humanité. C'est d'ailleurs cela qui place la dissimulation comme l'un des thèmes de Death Note : il s'agit avant tout de conserver sa vie sauve en ne se divulguant pas aux autres. Cela peut être la dissimulation de preuves pour Kira, ou celle de son nom pour L.

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Mais en fait, il n'est qu'un outil de la perversion à laquelle la raison humaine se conduit elle-même lorsqu'elle se pousse dans ses ultimes retranchements : elle s'élimine elle-même. Pour notre propos, cela peut aussi représenter une contre-allégorie de la caverne (en référence à l'allégorie de la caverne du livre VI de La République de Platon, l'un des ouvrages fondateurs de la philosophie), à savoir que hors de la caverne, le monde n'est que désolation : c'est le monde des Shinigami.

Death Note Anime

Néanmoins, l'illusion d'un sens extérieur est soigneusement entretenue tout au long des 12 tomes, puisque cette insidieuse phrase « Celui qui utilise le Death Note n'ira ni au Paradis ni en Enfer » ne peut pas ne pas s'inscrire dans l'esprit du lecteur. C'est bien notre peur de la mort qui est visée dans Death Note, et cet abîme qui s'ouvre devant nous lorsque chacun tente de se représenter sa propre mort.

Tout ceci, dans le manga, débouche sur un contenu décevant et terrifiant à la fois, puisque l'on découvre que Light lui-même savait dès le début que sa quête le conduirait au Néant. De plus, même l'existence des Shinigami, pourtant supérieurs aux hommes (car vivant dans ce monde surplombant le monde des humains), n'a aucun sens : ils ne savent pas d'où ils viennent, ni quel est leur rôle. Tout au plus ont-ils un certain nombre d'actions qui leurs sont inter...

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