La Mer au loin, le deuxième long-métrage de Saïd Hamich Benlarbi, est un film qui retrace le parcours d’intégration d’un jeune immigré marocain, entre chronique sociale et mélodrame.
À travers l'histoire de Nour, un jeune homme qui émigre clandestinement à Marseille dans les années 1990, le film explore les thèmes de l'exil, de l'identité et de la recherche d'un chez-soi.
Un récit d'exil sur une décennie
Saïd Hamich Benlarbi explique : "La Mer au loin se déroule sur une décennie car la notion d’exil qui me préoccupe s’inscrit généralement dans le temps long. Dix ans était le temps le plus court pour raconter un déracinement."
Le film se décompose en 5 volets au cours desquels Nour, émigré clandestin, cherche à faire sa vie. La Mer au loin est une fresque, l’histoire d’une décennie qui commence en 1990 et s’achève à la veille d’un nouveau millénaire, confie le réalisateur.
Nour va faire l’expérience irréversible de l’exil qui est analysé tant de façon intime que politique. Cet homme vit cet exil comme une mélancolie, une solitude, une détresse, une destruction d’une partie de son existence.
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L'exil est quelque chose d’assez impalpable et indéfinissable. Dès lors, comment le montrer s’il ne se raconte pas ? Comme l’évoque Saïd Hamich Benlarbi, l’exil, vous le portez en vous en permanence. Il sous-tend une dichotomie entre l’écrasement et la fuite.
Quand Saïd Hamich Benlarbi a quitté le Maroc, l’image qui l’a le plus marqué est cette vision de la terre marocaine qui s’éloignait. L’horizon que vous avez toujours connu se dérobe, puis vous regardez ailleurs et cet horizon change de nature pour offrir de nouvelles perspectives. La peur et les promesses se mélangent.
Un exilé fait face à une double absence : ce qu’il a quitté, et ce chez soi qui lui fait souvent défaut dans son nouveau pays. Saïd Hamich Benlarbi tenait à ce que Nour sorte grandi de cette aventure mais surtout qu’il ne se construise pas par la norme. Il vient de la marge et doit pouvoir accepter d’autres marges.
L’objectif n’était pas de mettre son expérience à distance mais d’utiliser la fiction pour rendre le récit le plus significatif possible. L’autobiographie en tant que telle ne l’intéresse pas. Quand il est arrivé en France, Saïd Hamich Benlarbi a senti la fin d’une époque, celle décrite dans le film. Ensuite, les attentats du 11 septembre 2001 nous ont fait basculer dans une nouvelle ère. Pour autant, il était en prise plus ou moins directe avec la génération de Nour.
Le Raï comme expression de l'exil
La musique a énormément guidé Saïd Hamich Benlarbi pour ce film. Dans les années 1990, le raï a explosé à Marseille. Pour les Maghrébins, cette musique traduisait une certaine mélancolie de l’existence. C’est à travers elle que ses personnages peuvent en partie s’exprimer.
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Le réalisateur explique : "La Mer au loin n’a été possible que par l’écoute intensive du raï, avec des chanteurs comme Hasni, Nasro, Fadela, etc. Ce genre musical a été très important pour la communauté maghrébine en France. Il est même devenu une musique de l’exil, en s’exilant lui-même d’Algérie vers la France."
Il était donc très naturel que cette présence mélodieuse et mélancolique accompagne les personnages à différents moments de leur vie, en live ou sur un autoradio. Le raï est une musique par essence mélodramatique, il parle d’exil, d’amour, il a quelque chose d’extrêmement mélancolique et festif à la fois.
Les parenthèses de fête, de danse, de musique sont filmées avec intensité, comme des exutoires. Quand vous êtes exilé, le rapport à la musique peut être très fort. Le cinéma a ce pouvoir d’utiliser la musique pleinement.
Saïd Hamich Benlarbi ne voulait pas en faire une simple lubie de réalisateur. Il voulait que le raï soit l’ami, le compagnon de route des personnages. Il vient travailler chez eux quelque chose qui est presque viscéral. C’est ce qu’il aime beaucoup avec la musique : il n’y a pas d’intermédiaire.
Des personnages complexes et attachants
L'humanité touche dans chaque scène, et l’ampleur romanesque emporte, sur les dix années de récit marseillais, entre ici (la France) et là-bas (le Maroc). La richesse et la complexité des personnages font aussi tout le sel de cette fresque, rythmée par les mélodies du raï.
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Pour Serge et Noémie, Anna Mouglalis et Grégoire Colin se sont vite imposés. Ils ont ce truc génial, ce timbre de voix, ce regard plein d’humanité, cette profondeur qui les sort de la norme. Avec quelque chose d’encore rebelle, d’intranquille.
Pour Nour, c’était bien plus complexe. Il fallait quelqu’un pouvant évoluer sur dix ans, avec une part candide et lumineuse, mais crédible pour jouer un migrant. Saïd Hamich Benlarbi ne trouvait pas la couleur exacte durant le casting. On lui a alors parlé d’Ayoub Gretaa, présent surtout dans des séries au Maroc. Il a très vite vu qu’il était très sensible, avec une bonne énergie, pouvant aussi bien danser que regarder, et à l’aise pour jouer en silence.
Saïd Hamich Benlarbi aime ce personnage de Candide, qui finalement, mène assez bien sa barque. L’air de rien, il fait des choix, il les assume… Dans sa candeur, il est très héroïque, à l’écoute de ses sentiments. Il a demandé à Ayoub Gretaa qui incarne Nour d’être davantage dans la réaction que dans l’action. Ce n’était pas évident et demandait beaucoup de générosité, de concentration…
Nour existe à travers les personnes qu’il côtoie. Il était donc primordial que Saïd Hamich Benlarbi définisse très tôt les personnages secondaires, ceux qui vont lui renvoyer la lumière. L’un et l’autre sont la matière première de la vie de Nour. Ils sont constitutifs de ce qu’il est. Dans l’exil, les personnes que vous côtoyez deviennent une projection de ce que vous cherchez à atteindre. Ils incarnent votre terre d’accueil. Quand Saïd Hamich Benlarbi est arrivé à 18 ans en France, beaucoup de personnes lui ont ouvert l’horizon. Des gens dont il ne pouvait pas imaginer le profil et qui ont fini par bouleverser sa vie.
Marseille, un personnage à part entière
Il y a quelque chose d’iconique dans Marseille, elle est très cinégénique. Quand Saïd Hamich Benlarbi vivait dans le Vaucluse, Marseille, c’était leur Mecque, leur obsession, ils étaient tournés vers elle. Après, l’idée de filmer une ville comme un personnage, il trouve ça un peu brumeux. Oui, c’est une ville multiculturelle, pleine de brassages.
Tout a été tourné dans de véritables lieux même si nous en avons maquillé certains. Ils ont filmé à Marseille. Il y a dans le film un mouvement de la nuit vers le jour, des couleurs contrastées et comme un grain à l’image.
Saïd Hamich Benlarbi et Tom Harari ont beaucoup travaillé en trio avec Marion Bernard, la scripte. Ils partageaient avec Tom un amour absolu pour Fassbinder et notamment Tous les autres s’appellent Ali. Dans le mélodrame, il y a la dureté de la vie, mais aussi le cocon du décor. Ils ont voulu quelque chose de stylisé, sans excès d’époque. Ils ne voulaient pas une image iconique des années 1990. Et puis dans les mouvements de caméra, la lumière, ils étaient dans l’accompagnement des personnages. La règle pour ce film, ça a été d’essayer de les traiter avec générosité et douceur. Sur la nuit, c’est intéressant. Dans l’exil comme dans la nuit, il y a quelque chose du leurre.
Influences et références cinématographiques
Saïd Hamich Benlarbi a dit beaucoup aimer les mélodrames. Il a découvert au collège Kes de Ken Loach. C’est un film qui l’a beaucoup marqué, et encore aujourd’hui, pour le regard tendre qu’il a sur l’enfance. Et puis le titre La Mer au loin est un peu un hommage à Loin du paradis de Todd Haynes, qui est une variation inspirée de Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk, tout comme Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder.
Ce titre fait aussi référence à deux mélodrames que Saïd Hamich Benlarbi affectionne particulièrement : Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk et Loin du paradis de Todd Haynes qui n’est autre qu’une relecture du film de Sirk. Il aimait cet héritage.
Il y a dans le film un mouvement de la nuit vers le jour, des couleurs contrastées et comme un grain à l’image. Dans le mélodrame, il y a la dureté de la vie, mais aussi le cocon du décor. On a voulu quelque chose de stylisé, sans excès d’époque. On ne voulait pas une image iconique des années 1990.
Saïd Hamich Benlarbi note souvent un excès d’époque dans le film d’époque. C’est ce qui rend le récit plus riche et complexe. Prenez Serge, dans les premiers temps, sa position de policier indique une direction prévisible du récit avec entre autres la façon dont des migrants vont devoir se cacher des autorités. Or en s’intéressant de près à son personnage, nous allons saisir toute sa profondeur, ses doutes, notamment sur sa famille, sa sexualité. Par ailleurs, ses origines italiennes créent un pont avec l’immigration maghrébine. Il aime en effet croiser les parcours. Serge fait pivoter la dramaturgie, d’abord vers sa femme incarnée par Anna Mouglalis, puis vers la vie nocturne. Il est venu instinctivement. Il l’a intellectualisé par la suite.
Le film était sélectionné dans la catégorie de la Queer Palm et présenté à la Semaine de la Critique au dernier Festival de Cannes.
“Indépendance(s) et Création” 2024 : La Mer au loin
La Mer au loin, ses vagues, un visage d’homme. Une voiture dans un bois et des jeunes qui préparent le braquage d’un camion puis font la fête dans un café, à Marseille. Parmi eux, Nour (Ayoub Gretaa) qu’on va suivre de prés dans le 1er chapitre, Nour 1900.
Alors qu’ils vendent les objets volés, ils se font arrêter et chacun se voit obligé de prendre une route différente. Nour qui affirme s’appeler Pablo et être portugais, traité avec indulgence par le commissaire qui brûle son passeport pour lui éviter un retour forcé, se retrouve seul, désemparé, sans argent, à la rue.
2e chapitre, Serge 1992. Serge l’emmène chez lui, lui offre gite et couvert, lui présente sa femme, Noémie et son fils« Pourquoi tu fais ça ? s’étonne Nour. Je sais pas ! »Il lui trouve une chambre au-dessus d’un club de drag queens« Quoi chez les travelos ? »Un endroit que Serge connait bien car s’il aime sa femme, il est aussi attiré par les hommes… et par Nour.
Noémie qui donne le titre au 3e chapitre, Noémie 1994, mène elle aussi une vie libre et joyeuse. Une famille hors normes qui va ouvrir les yeux de Nour sur le champ des possibles, lui permettre à de se (re) construire dans la fête et la légèreté même si les échanges téléphoniques avec sa mère lui rappellent que sa place n’est pas là. Sa place n’est plus nulle part d’ailleurs.
Saïd Hamich Benlarbi qui a vécu l’expérience de l’exil précise : « Pour moi, l’exil se cristallise lorsque l’on arrive au bout de ses fantasmes de départ et de retour. Parce qu’on ne se sent jamais chez soi, et quand on rentre, on n’est plus chez soi non plus et on ressent une sorte de trahison. «Au moins, nous avons passé de bons moments », dit un des personnages à la fin du film dont l’écriture a été inspirée par L’Éducation sentimentale de Flaubert et par la musique raï, exilée en France, à Marseille et réinventée par l’exil.
Le cinéaste aime ses personnages remarquablement interprétés : Ayoub Gretaa, acteur de télévision connu au Maroc, pour la première fois au cinéma, a su rendre toutes les émotions qui traversent Nour. Anna Mouglalis, incarne une Noémie vibrante, vivante, sensuelle, touchante et Grégoire Colin, Serge, un policier atypique, rempli de désirs et d’humanité.
Nour, 27 ans, a émigré clandestinement à Marseille. Avec ses amis, il vit de petits trafics et mène une vie marginale et festive… Mais sa rencontre avec Serge, un flic charismatique et imprévisible, et sa femme Noémie, va bouleverser son existence.
L’auteur de Retour à Bollène nous plonge dans les années 1990 aux côtés d’un groupe d’amis marocains exilés, fille et garçons, et observe au long cours leurs destinées. Celle de Nour, centrale, croise la route d’un couple avec lequel d’étroits liens se tissent.
Construit en quatre chapitres, La Mer au loin nous saisit par son ampleur romanesque, l’attention accordée à ces personnages qui existent pour eux-mêmes et dont le film sonde l’intime et un rapport à l’amour comme n’allant pas de soi.