Le 2 mai 1936, la première de "Pierre et le Loup" de Prokofiev a eu lieu. Même si le compositeur russe n'avait rien composé d'autre que ce conte musical, il aurait déjà laissé une trace considérable. Écoutons de plus près cette œuvre destinée aux enfants, au récit bien moins simple qu'il n'y paraît.
Un Conte Populaire et Éducatif
Quel est le lien entre Alice Cooper, Bill Clinton, David Bowie et François Morel ? Ils ont tous narré l'un des morceaux de musique classique les plus populaires au monde : Pierre et le Loup de Sergueï Prokofiev. Enregistré plus de 400 fois dans 12 langues différentes, ce conte symphonique utilise une distribution de personnages dynamiques et une histoire charmante pour initier les enfants aux différents instruments de l'orchestre.
En Russie aujourd'hui, on insiste beaucoup sur l'éducation musicale des enfants. L'une de mes pièces orchestrales (Pierre et le Loup) était une expérience. Les enfants ont une impression de plusieurs instruments de l'orchestre juste en entendant la pièce jouée. Sergueï Prokofiev.
À travers "Pierre et le loup", Sergueï Prokofiev s’adresse directement aux enfants en leur faisant découvrir les instruments de l’orchestre. Une œuvre pédagogique qui met en avant l’intelligence de la jeune génération. Quelques notes de violons suffisent à nous replonger en enfance. Lorsque l’on entend Pierre et le loup de Sergueï Prokofiev - et plus particulièrement le thème principal de Pierre, difficile de ne pas s’imaginer l’enfant désobéissant qui gambade dans la forêt.
L'Histoire de Pierre et le Loup
"Au printemps 1936, écrit Sergueï Prokofiev dans son journal, j'ai commencé un conte symphonique pour enfants intitulé "Pierre et le Loup", op. 67, sur un texte de mon cru." Et il faut dire que le scénario est plutôt simple. Le musicologue russe Nicolas Slonimsky en a même fait un résumé succinct : "Pierre est un garçon soviétique qui prend soin de ses animaux de compagnie, dont un oiseau, un canard et un chat. Lorsqu'un loup envahit son zoo domestique, Pierre organise une chasse, attrape le prédateur et l'emmène au zoo".
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Mais allons davantage dans le détail... Un garçon nommé Pierre se promène dans la nature, et joue avec un canard, un oiseau et un chat qui sont ses amis. Le grand-père de Pierre le réprimande pour avoir erré dans un endroit où un loup pourrait attaquer et le fait rentrer chez lui. De cet endroit sûr, Pierre voit bientôt le prédateur arriver sur les lieux. Le loup dévore le canard et menace ensuite l'oiseau et le chat. Déterminé à déjouer l'agresseur, Pierre désobéit. Il se faufile à nouveau dehors et parvient à attraper l'animal, avec l'aide de l'oiseau et d'une corde. Lorsque des chasseurs arrivent sur les lieux, impatients de tuer le loup, Pierre les incite à accepter qu'on l'emmène dans un zoo. Et alors qu'ils partent tous en joyeuse procession, on peut entendre le canard caqueter dans l'estomac de la bête, "car, dans sa hâte, le loup l'avait entièrement avalé".
En quinze jours à peine, l'œuvre est composée et orchestrée, et le 2 mai 1936 se tient la première représentation. C’est un succès auprès du jeune public du Théâtre central des enfants de Moscou. Et l'élément éducatif est saisi dès le début, les concerts pour les jeunes ne sont pas complets sans "Pierre et le Loup".
Pour cela, le compositeur russe choisit la forme du conte symphonique avec sur scène, auprès de l’orchestre, un narrateur. L’histoire, « c’est le cauchemar des parents », ironise Charlotte Ginot-Slacik : « un petit garçon désobéissant qui s'appelle Pierre décide de ne pas écouter son grand-père qui lui a dit qu'il y avait des loups dans la forêt ». Bravant l’interdit, Pierre fait preuve de bravoure et s’en va capturer le loup avant que celui-ci n’attaque d’autres animaux. Lorsque les chasseurs arrivent après coup pour tuer le loup, Pierre suggère alors de le donner au jardin zoologique.
À travers ce conte enfantin, le public découvre un instrument associé à chaque personnage. « Pierre, c'est les violons qui ont un rythme sautillant et on imagine très bien le petit garçon qui gambade et qui n'écoute rien de ce que les adultes lui disent. En revanche avec le basson, on imagine beaucoup plus le grand-père avec sa canne et un rythme irrégulier et sévère. » Le canard est, quant à lui, incarné par le hautbois, lent et mélancolique ; l’oiseau par la flûte légère et joyeuse et les chasseurs par les timbales grondants. Pour incarner le loup, les cors résonnent à l’unisson comme une menace sortant du fond des bois. « Même si on n’en a pas conscience, le son du cor fait souvent allusion à l’univers de la forêt. C’est quelque chose que l’on trouve beaucoup dans l’opéra du XIXème siècle, comme chez Wagner. Cet instrument renvoie à la fois à l’univers de la chasse, mais aussi à l’univers du lointain et du profond. C’est absolument génial d’avoir associé le cor au loup qui devient une menace lointaine. »
Un procédé pédagogique simple qui entrecroise progressivement les instruments à mesure que les personnages se rencontrent. A la fin, ce sont tous les instruments de l’orchestre qui jouent ensemble dans la grande marche triomphante pour emmener le loup capturé.
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Les Instruments et les Personnages
Dans "Pierre et le Loup", chaque personnage est associé à un instrument de musique spécifique, ce qui permet aux enfants de reconnaître facilement les différents instruments de l'orchestre. Voici un tableau récapitulatif :
| Personnage | Instrument | Description |
|---|---|---|
| Pierre | Violons | Mélodie vive et enjouée |
| Grand-père | Basson | Son grave et lent |
| Canard | Hautbois | Mélodie mélancolique |
| Oiseau | Flûte | Mélodie légère et joyeuse |
| Loup | Cors | Son menaçant et profond |
| Chasseurs | Timbales | Son fort et grondant |
Un Conte Subversif et Initiatique
Pourtant, si quatre-vingt cinq ans plus tard le récit plaît encore c’est parce qu’il ne fait pas qu’enseigner aux enfant l’univers orchestral… Son succès tient aussi à une certaine prise de liberté. Pierre et le Loup trouve ainsi une véritable originalité dans son aspect initiatique qui le fait dériver du simple conte musical et didactique.
Le côté subversif de l'œuvre le rapproche même un peu plus du conte de fées : le cheminement de Pierre le porte vers son passage à l’âge adulte, qu’il franchit en observant les animaux. Le jeune garçon grandit grâce à son expérience et se sort de la nature par la technique, en utilisant son ingéniosité contre le Loup, comme le rappelle la chercheuse et spécialiste de la littérature jeunesse Céline Zaepffel. Le protagoniste s’émancipe alors de la tradition perpétrée par son grand-père qui lui interdit de franchir la barrière. Ce dernier est d’ailleurs un personnage clé de l'œuvre, ambassadeur d’un rapport ancien à la nature, que l’on craint.
C’est un conte qui a l’air tout simple à la première lecture mais il renferme quelque chose de très profond. Le grand-père est important car il représente tout un pan de la culture de Pierre qui va s’en détacher pour devenir un adulte autonome. Sans le personnage du grand-père, central, ce serait juste une anecdote d’un petit garçon qui aurait peur du loup. Céline Zaepffel, chercheuse à l'Université de Leiden et spécialiste de la littérature jeunesse
Pierre et le Loup, récit "subversif", conte initiatique, émancipateur… Faut-il pour autant y voir une apologie de la transgression ? Pas vraiment… Car finalement dans ce conte, ce n’est pas tant l’interdit que la peur qui est questionnée. Une peur incarnée par un loup, que l’on ne prend pas la peine de décrire mais dont la simple évocation réveille tout un ensemble d’angoisses.
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On invite alors les enfants à remettre en question leurs craintes et celles, éventuelles, qu’on leur transmet en faisant appel à leur esprit. “Pierre est surtout quelqu’un de futé” remarque ainsi Céline Zaepffel, “il se sert de ce qu’il observe autour de lui. Mais on ne célèbre pas forcément la transgression. Le grand-père reconnaît même : “Si Pierre n’avait pas attrapé le Loup, que serait-il arrivé ?” En fait on nous parle de prudence plus que de transgression. On met en avant l’utilisation de l’esprit.”
Mais l’éducation à la nature par la nature de Pierre explique plutôt la fin pas si malheureuse de l’histoire pour le Loup. Et même si aujourd’hui on est amenés à contester le séjour de l’animal au zoo, il faut reconnaître que le sort réservé au loup de Pierre est bien moins tragique que celui de ses congénères de contes de fée.
Et pour cause, le personnage du loup par Prokofiev est singulier, certes il fait peur mais il n’est en rien un symbole du mal absolu, c’est un animal face à l’homme. Il incarne la nature, le sauvage et surtout, l’instinct de survie. Pierre observe le chat chassant l’oiseau, il n’est donc pas choqué par ce loup qui répond à ses instincts : il a faim, il n’y a pas de raison de le tuer… Le Loup ne connaît pas d’issue cruelle car il ne l'est lui-même pas vraiment. S’il dévore le canard ce n’est pas par la ruse, il répond à ses instincts, simplement.
Un loup sinistre et effrayant mais aussi un canard mélancolique, un chat rusé et discret, un oiseau futé… On l’a compris, c’est toute une ménagerie qui accompagne le jeune Pierre. L’animal anthropomorphisé n’étant ni humain ni adulte, il plaît aux enfants qui voient en lui un ami et un modèle : "Les caractères qui leur sont associés permettent de les évoquer brièvement sans les décrire longuement, de créer des personnages très rapidement", souligne Céline Zaepffel.
Et c’est peut-être là que réside le secret de l’œuvre. Car comme dans les contes et les fables classiques, Pierre et le Loup réveille l’attrait des plus jeunes pour le bestiaire et répond à cette injonction du poète latin Horace redécouverte au XVIIIe siècle : instruire ne se fait pas sans plaire…
Pour Céline Zaepffel, ce sont les codes de la fable hérités du grec Ésope, popularisés par La Fontaine au XVIIe siècle et que Prokofiev s’approprie ici, qui font de cette histoire à la compréhension simplifiée une réussite à travers le monde, et notamment en France, où le compositeur russe a séjourné.
Et alors, si "Pierre et le Loup" était une fable, quelle serait sa morale ? C’est le professeur d’histoire spécialiste de la culture russe, Harlow Robinson qui nous répond dans sa biographie de Prokofiev (1987) : Si l'histoire a une morale, elle semble être la suivante : n'ayez pas peur de remettre en question les croyances établies (la prudence du grand-père) ou de prendre des risques. C'est l'indépendance, la perspicacité et le courage de Pierre qui sauvent la mise ; s'il n'avait pas désobéi à son grand-père en escaladant le mur, le Loup n'aurait jamais été attrapé. Vu sous cet angle, "Pierre et le Loup" est un traité subtilement subversif, qui encourage les enfants à se fier à leur intelligence et non à la plus grande expérience (et inertie) de leurs aînés.
Longtemps après sa propre enfance idyllique, Prokofiev a continué à aimer les enfants pour leur imagination débridée, leur sens du jeu et leur incapacité à dissimuler. Le fait qu'il n'ait jamais oublié ce que cela signifiait d'être un enfant, et comment les enfants pensent, est évident dans la musique ludique mais jamais condescendante qu'il a écrite pour eux, surtout le succès phénoménal de "Pierre et le Loup", écrit alors que Prokofiev était un garçon de quarante-cinq ans.
Pierre et le Loup dans la Russie Soviétique
Certes, "Pierre et le Loup" s'inscrit dans une tradition ancienne de contes et de fables, mais le récit de ce petit garçon affrontant un danger extérieur trouve également des résonances dans la Russie soviétique de Prokofiev. En 1936, l'ambition artistique du compositeur était de créer une œuvre intemporelle qui initierait les enfants aux instruments de l'orchestre, et c'est en cela une réussite. Toutefois la directrice du Théâtre pour enfants de Moscou, Natalia Satz, qui était à l'origine du projet, lui prévoyait un autre dessein.
En pleine ère stalinienne, elle y voyait une leçon sur la bataille entre la jeunesse et les bien-pensants, un conflit entre Pierre et les représentants inflexibles de l'ancien monde incarnés par le grand-père, qui ne comprennent pas la nouvelle idéologie soviétique. Derrière la simple historiette musicale se trouve là encore un récit beaucoup plus complexe, aux messages variés. Et pour cause, dans la conception de Natalia Satz, l'ombre sombre dans les bois évoque parfaitement la paranoïa du régime stalinien, qui voulait faire croire aux citoyens russes qu'il est nécessaire de craindre l'ennemi extérieur, par-delà la clôture...
Pourtant, bien qu'il ait été conçu au cœur de la Russie stalinienne, Pierre et le Loup est devenu l'un des morceaux de musique pour enfants les plus populaires jamais écrits, en partie grâce à la vision animée de Walt Disney, en 1946. Une adaptation célèbre, que l’on compte parmi plus de 400 nombreuses autres...
Derrière l’histoire de Pierre et le loup, se cachent plusieurs niveaux de lecture. Parmi lesquels, l’affrontement entre la jeunesse et la vieillesse : « Pierre, c’est les forces du progrès, comme lorsqu’il suggère une solution à laquelle personne n’avait pensé en proposant d’amener le loup au zoo plutôt que le tuer. Tandis que le grand-père et les chasseurs incarnent les forces réactionnaires en interdisant à l’enfant de s’aventurer dans la forêt. »
Un Succès Jamais Démenti
Depuis sa première représentation au Théâtre Central pour Enfants de Moscou en mai 1936, le conte symphonique Pierre et le loup n’en finit pas de nous transporter. Bercés par le célèbre thème musical du petit garçon, tout en cordes légères, nous sommes à l’unisson du jeune intrépide. Comme lui, nous sommes plongés dans le désespoir quand le vieux bougon ferme le portail. Nous ressentons l’ivresse d’une liberté volée au moment où le garçonnet foule l’herbe du grand pré vert. Les accents sombres des trois cors remplacent les battements de notre cœur quand nous sommes tétanisés par le loup, en colère contre ce monstre et, enfin, triomphants de la bête…
Le compositeur Sergueï Prokofiev (1891-1953) a écrit en une semaine à peine la musique et l’histoire de ce conte musical, qui est aussi un récit pédagogique destiné à éduquer les jeunes mélomanes. Les enfants reconnaissent en effet aisément les instruments de musique car ils sont associés à des personnages.
Pour Charlotte Ginot-Slacik, Pierre et le loup reste une référence de pédagogie musicale, encore aujourd’hui. « Est-ce que les enfants d’aujourd’hui sont moins désobéissants que les enfants d’hier ? Evidemment que Pierre et le loup reste une référence. Ça reste une référence parce que c’est une ode assez incroyable à l'intelligence des enfants. En cela, c’est une œuvre qui s’adresse aux enfants d’aujourd’hui et, soyons optimistes, aux enfants de demain. »