Le drame ouïghour : Enquête sur la répression et le génocide culturel en Chine

Si vous jetez un coup d'œil au compte de l'ambassade de Chine en France, vous découvrirez des dizaines de vidéos de paysages magnifiques, regorgeant de personnes rayonnantes de bonheur. La Chine fait de la promotion touristique pour l'une de ses régions, et pas n'importe laquelle : la région du Xinjiang.

Depuis plus de vingt ans, le journaliste Éric Darbré s'attache à documenter ce que plusieurs États (dont la France) ont fini par qualifier de « génocide ouïghour ». Cette remarquable enquête en décrypte les différentes étapes et souligne surtout l'ampleur d'une répression au Xinjiang, la torture, les disparitions ou les avortements forcés. Autant de « crimes contre l'humanité » comme les a (enfin) qualifiés le Haut-Commissariat aux droits de l'homme de l'ONU début septembre 2022.

Et cette violence ne s'arrête pas aux frontières de ce territoire autonome du nord-ouest de la Chine. Le film dévoile aussi la traque exercée par Pékin contre les exilés politiques et les méthodes utilisées pour tenter de les soumettre au pouvoir. Menaces directes ou sur leurs familles restées au pays, chantages et intimidations leur sont notamment adressés par le biais de vidéos réalisées par les proches sous la contrainte.

Non sans une immense émotion, ces réfugiés installés au Kazakhstan, en Turquie, en Norvège ou en Allemagne, ont accepté de les partager avec les risques que cela comporte. On y découvre leurs enfants, frères ou sœurs leur intimant de se rendre ou les dénigrant en les présentant comme des espions ou des traîtres à la patrie. Des images particulièrement choquantes, rarement vues, qui illustrent cet impressionnant plaidoyer à la première personne émouvant et révoltant.

Un combat journalistique et intime commencé il y a vingt-six ans pour Éric Darbré, qui conclut son troisième film sur le « génocide ouïghour » sur un aveu éloquent : « Ce documentaire est le minimum que je pouvais faire. »

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Camps de rééducation au Xinjiang

Image satellite montrant des camps de rééducation au Xinjiang

L'enquête de Cash Investigation et les liens avec Decathlon

Des journalistes se sont rendus en Chine, dans une usine sous-traitante de Decathlon. Ils ont découvert que le coton de certains vêtements pourrait provenir du Xinjiang. Dans cette région, les autorités chinoises font travailler des Ouïghours dans les champs de coton et mènent une politique répressive à l'encontre de cette population.

Pour "Cash Investigation", des journalistes se sont rendus en Chine et ont enquêté sur l'un des principaux sous-traitants chinois de Decathlon, Qingdao Jifa. Les journalistes ont pu filmer des ouvrières en train de confectionner différents vêtements pour Decathlon, l'enseigne de sport qui rencontre un succès planétaire.

L'une des cadres de l'entreprise chinoise a emmené l'équipe dans l'entrepôt où sont stockés les tissus qui serviront à fabriquer les produits. C'est au Xinjiang, un immense territoire situé au nord-ouest de la Chine, que vivent les Ouïghours. On estime qu'un million de membres de cette minorité majoritairement musulmane ont été enfermés de force dans des camps par Pékin, car ils sont soupçonnés de manquer de fidélité au parti communiste chinois.

"Cash Investigation" a aussi interrogé le docteur Adrian Zenz, le premier chercheur à avoir prouvé l'existence du travail forcé des Ouïghours. Il travaille pour la fondation américaine Victims of Communism. Selon cet universitaire, "plus de 90% du coton chinois vient du Xinjiang". Il explique : "Les Ouïghours sont utilisés pour récolter le coton, des centaines de milliers de Ouïghours au travers des programmes de déplacement de population. Le gouvernement (chinois) continue d'utiliser les Ouïghours pour le ramasser à la main, alors qu'il y a de plus en plus de machines. Ainsi, quelle pourrait être la responsabilité de la marque Decathlon dans le recours au travail forcé des Ouïghours ?

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Aux yeux d'Adrian Zenz, "les risques sont tels que n'importe qui lié à ce coton tomberait sous le coup de la loi aux États-Unis et serait considéré comme complice dans le travail forcé des Ouïghours et dans les atrocités qui sont liées. Le coton est un produit à haut risque. Aux Etats-Unis, le coton du Xinjiang est interdit d'importation par la loi. En effet, pour contrer le phénomène, certains États ont légiféré. En 2021, les Etats-Unis ont ainsi interdit l'importation de biens fabriqués entièrement ou en partie grâce au travail forcé dans le Xinjiang. Et le nom de Qingdao Jifa est cité dans une lettre ouverte que les élus du Congrès américain ont adressée à leur gouvernement en 2023.

L'enseigne Decathlon connaît-elle l'origine du coton utilisé par son sous-traitant ? Selon cette dernière, l'entreprise française est responsable du choix de ses cotons : "Les cotons sont choisis par Decathlon, ils ont un fournisseur spécifique, nous ne sommes qu'une usine de production. Nous, nous assemblons les produits. Mais les matières premières des tissus sont choisies par notre client.

A la veille de la diffusion de l'enquête de "Cash Investigation" et Disclose, Decathlon a communiqué auprès des médias. "Nous condamnons avec fermeté toute forme de travail forcé", écrit l'entreprise, qui affirme que "100% du coton utilisé dans la fabrication de ses produits provient de sources engagées dans des pratiques plus responsables, garantissant l'absence de toute forme de travail forcé, et incluant du coton biologique et recyclé".

Magasin Decathlon

Magasin Decathlon de Montreuil

La riposte chinoise et la défense de Dilnur Reyhan

L'« affaire Cash investigation » a désormais les « honneurs » de l'agence de presse officielle chinoise. Lundi 17 mars, l'agence Xinhua a publié une longue dépêche relayant des critiques visant l'émission de France 2, diffusée le 6 février, et consacrée en partie à Decathlon. La dépêche de l'agence chinoise, qui évoque la « crédibilité mise en cause du reportage » et pointe notamment des « erreurs de traduction » et des « allégations fabriquées », marque une nouvelle étape dans la violente controverse qui vise l'enquête de Cash Investigation et ses auteurs.

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Depuis plusieurs jours, des influenceurs pro-Pékin s'en prennent en effet violemment à deux journalistes françaises ayant participé à l'enquête. Parmi eux, le youtubeur Andy Boreham, qui anime la chaîne anglophone « Reports on China », a multiplié les critiques.

Un collectif d'une centaine de militants, d'universitaires et d'élus, dont Raphaël Glucksmann, Olivier Faure et Marine Tondelier, apporte son soutien, dans une tribune au « Monde », à Dilnur Reyhan, présidente de l'Institut ouïghour d'Europe, poursuivie en France par l'ambassade de Chine. « Le cas de Dilnur Reyhan illustre la stratégie de harcèlement judiciaire de Pékin, combinant “guerre psychologique” et “guerre à travers le droit” ».

Boycott diplomatique des JO de Pékin

Boycott diplomatique des JO de Pékin

Au nom de la lutte antiterroriste, le Xinjiang fait l'objet d'une reprise en main sécuritaire que certains qualifient de génocide. Plus d'un million de Ouïghours ont été internés dans des camps. Et ceux qui ont pu fuir la région racontent aussi les viols, tortures, disparitions...

Ouïghours : le génocide, enfin reconnu par l'Assemblée Nationale !

Depuis son intégration définitive à la République Populaire de Chine, en 1949, la minorité turcophone et musulmane ouïghoure de la province du Xinjiang subit la domination de l'ethnie majoritaire chinoise Han. Mais depuis l'arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2013, la politique d'assimilation a viré à la répression à grande échelle. Au nom de la défense de l'emploi, et de la lutte contre le terrorisme islamiste, au moins un million de musulmans ont été internés dans des "camps de rééducation".

Torture, viols, stérilisations, apprentissage forcé du chinois… ces atteintes aux droits humains, documentés par des chercheurs et des journalistes, ont longtemps été passées sous silence.

Des fonctionnaires chinois sont envoyés au Xinjiang dans le cadre de la politique « Vivre comme une famille heureuse ». Ils vont jusqu'à dormir dans le lit des familles ouïghoures qu'ils surveillent 24 heures sur 24.

Politique Vivre comme une famille heureuse

Politique « Vivre comme une famille heureuse »

Le documentaire "Chine, le drame ouïghour"

Le réalisateur français François Reinhardt présente "Chine, le drame ouïghour", ce soir à 20h50 sur Arte. Un documentaire méticuleux qui donne la parole à des survivants et des experts, détaillant la persécution de la population musulmane de la région du Xinjiang, en Chine. Enquête magistrale, diffusée ce soir sur Arte. Magistrale parce que très complète, très touchante, mais surtout redoutablement précise sur la tragédie Ouïghour, en Chine.

Comment il procède à des arrestations de masse, des internements en camps de rééducation. Comment un génocide culturel est en marche. Il ne s'agit pas d'exterminer un peuple, mais bien de lui faire oublier sa langue, son passé, son identité pour le mettre au service des Han, l'ethnie dominante.

En outre, le documentaire de François Reinhardt et de Romain Franklin accorde une place centrale au double jeu de la censure et de la propagande : l'enjeu de la médiatisation au cœur du drame ouïghour. Comment les Chinois les coupent du monde. Comment des données, des voix et des images ont fini par émerger. Comment le secret a percé.

Chronologie des événements marquants

Année Événement
1949 Intégration définitive du Xinjiang à la République Populaire de Chine
2013 Arrivée de Xi Jinping au pouvoir et intensification de la répression
2017 Construction massive de camps de rééducation au Xinjiang
2021 Les États-Unis interdisent l'importation de biens fabriqués avec le travail forcé au Xinjiang
2022 L'ONU qualifie les actions de la Chine au Xinjiang de « crimes contre l'humanité »

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