Dans le monde du cinéma, les biopics musicaux sont devenus un genre populaire, mais rares sont ceux qui parviennent à capturer l'essence de leurs sujets. "Un Parfait Inconnu", réalisé par James Mangold, tente de percer le mystère de Bob Dylan, une figure emblématique de la musique américaine.
Bob Dylan lors d'un concert en 2010
Le film se concentre sur une période spécifique de la vie de Dylan, de son arrivée à New York en 1961 à son passage controversé au Newport Folk Festival en 1965. Cette approche permet à Mangold d'explorer la construction du mythe autour de Dylan sans perdre le spectateur, même ceux qui ne sont pas familiers avec sa vie.
Timothée Chalamet incarne Bob Dylan avec une performance habitée. Il joue de la guitare, de l'harmonica et chante lui-même toutes les chansons du film, apportant une authenticité indéniable. Cependant, le film dépeint Dylan comme un musicien égoïste et antipathique, ce qui rend difficile de s'attacher au personnage.
UN PARFAIT INCONNU : Timothée Chalamet n'a plus rien à prouver | Critique (spoilers à 9:46)
Monica Barbaro, qui incarne Joan Baez, fascine également. Son talent d'actrice, combiné à ses prouesses à la guitare et au chant, en fait une interprétation mémorable.
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La mise en scène et les performances musicales
James Mangold démontre son talent de réalisateur en créant des images saisissantes. La reconstitution du New York des années 60 est fascinante, tant par sa beauté que par son ambiance. On s'attache plus à la ville et à l'ambiance old-school du film qu'au personnage principal.
Les premières scènes d’Un parfait inconnu montrent le jeune Dylan présentant ses chansons en public. Mangold multiplie à plusieurs reprises des champ-contrechamps entre son personnage et les regards aussi silencieux qu’ébahis des spectateurs. Assez vite, cette stratégie participe à façonner une icône strictement musicale, qui parle moins qu’elle ne chante. La rencontre avec Joan Baez, à qui Dylan succède sur la scène du N.Y. Center Folk Music en 1961, en témoigne.
Alors que cette dernière s’apprête à quitter la salle sans un regard pour lui, il prononce au micro quelques mots destinés d’abord à attirer son attention (« How about that Joan Baez, folks ? »), puis à la retenir (« She sings pretty. »). Bien que conventionnelle, cette dynamique au cœur des scènes de concerts produit son lot de moments réussis. Cela grâce à la performance de Timothée Chalamet, qui reproduit les caractéristiques vocales et l’attitude de Dylan, y compris l’évolution de sa diction au fil des années - jusqu’à son tournant « marmonnant » en 1965.
Les relations entre les personnages
L’autre intérêt des nombreuses scènes musicales réside dans la manière dont Mangold fait des échanges de regards le vecteur des relations entre les personnages. C’est là un point commun avec Walk the Line, le biopic que le réalisateur consacrait à Johnny Cash il y a vingt ans.
Les deux films partagent d’ailleurs un enjeu narratif similaire : le tiraillement d’un artiste entre deux femmes, l’une incarnant une stabilité dans laquelle il se reconnaît de moins en moins (Sylvie Russo, sa petite amie peintre) et l’autre les ambitions artistiques (Joan Baez, déjà très connue lorsqu’il la rencontre).
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La scène pivot du Newport Folk Festival en 1964
Affiche du film "Un Parfait Inconnu" avec la scène du Newport Folk Festival
La scène pivot du Newport Folk Festival en 1964 offre un bel exemple de cette triangulation des regards. Elle débute avec la prestation de Joan Baez, filmée en un plan large, avant qu’un travelling avant ne révèle la présence de Dylan observant le concert depuis les coulisses. Lui-même, quelques instants après, est distrait par l’arrivée, derrière lui, de Johnny Cash, avec qui il correspond régulièrement, mais qu’il rencontre alors pour la première fois.
Enfin, un plan dans le public montre Sylvie s’installer, ce que le chanteur remarquera peu après dans une vue subjective. Ces simples jeux de regards silencieux révèlent déjà les rapports d’admiration et de pouvoir entre les différents protagonistes. Son concert terminé, Baez rejoint les coulisses à son tour et lorsque Dylan monte sur scène, les rôles s’inversent : tous les regards (de Baez, de Cash et de son mentor Pete Seeger dans les coulisses ; de Sylvie et de sa sœur dans le public) sont focalisés sur lui.
Il entonne (pour la première fois) « The Times They Are A‑Changin’ » et immédiatement, le public se lève dans un enthousiasme délirant. En dépit de ces séquences inspirées, Mangold pèche toutefois par gourmandise et accumule des vignettes anecdotiques qui finissent par donner au récit des allures de chasse au trésor destinée aux fans du chanteur.
Un biopic imparfait mais cohérent
Malgré ses qualités, "Un Parfait Inconnu" souffre d'un manque de profondeur narrative. Il ne mène nulle part et ne raconte presque rien. On apprend peu de choses sur Bob Dylan en tant que personne, et le film se contente de survoler sa vie sans offrir de réelles révélations.
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Le film ne ment pas sur son titre. Bob Dylan demeurera tout son long un parfait inconnu. James Mangold aurait ainsi déjoué tous les pièges du biopic classique. Il en aurait détourné les codes pour en inventer un nouveau type, le biopycat. Imitant le biopic, il aurait commis une infraction au genre à la manière dont le grand criminel hollywoodien le pratique sans vergogne pour se redorer le blason.
James Mangold ne refuse pas du tout le mythe. Au contraire, la multiplicité des regards portés sur Dylan en reconfigure la puissance, pour le rendre tout à fait inaccessible. Ces regards ne permettent pas de voir Dylan en sa vérité. Ils en circonscrivent l'aire afin de la délimiter, une enveloppe de regards interdisant d'en pénétrer le centre.
Au final, "Un Parfait Inconnu" est un film cohérent. Il ne ment pas sur son titre. Bob Dylan demeurera tout son long un parfait inconnu. James Mangold ne cherche pas à faire aimer Bob Dylan et le place volontairement en dissonance avec tous les autres personnages ; marque de fabrique d’un génie visionnaire.
Casting:
| Acteur | Rôle |
|---|---|
| Timothée Chalamet | Bob Dylan |
| Monica Barbaro | Joan Baez |
| Edward Norton | Pete Seeger |
| Elle Fanning | Sylvie Russo |