Analyse de la musique d'Aladdin de Disney

Depuis sa création en 1923, Disney mise sur la musique dans ses films. Un enjeu culturel et économique, un "marketing de la nostalgie" qui fonctionne aussi grâce à des concerts. De "Un jour, mon prince viendra" à "Libérée, délivrée", les musiques des films Disney sont indissociables des histoires.

En 2022, tout comme Disneyland Paris, Aladdin a fêté ses 30 ans ! Ce classique de l’animation des Studios Disney, sorti en novembre 1992 aux États-Unis, est une libre inspiration du conte "Aladin ou La lampe merveilleuse" mais surtout du film "Le Voleur de Bagdad" (1924).

Les origines et inspirations musicales d'Aladdin

Alan Menken a abordé sa rencontre avec Guy Ritchie, réalisateur britannique connu pour ses adaptations cinématographiques des personnages de Sherlock Holmes et du Roi Arthur. Afin de mieux comprendre comment s’est opérée la reconstruction de la musique d’Aladdin, Alan Menken est revenu aux origines avec la bande originale du célèbre dessin animé de Disney sorti sur les écrans en 1992.

Le compositeur s’était notamment appuyé à l’époque sur deux sources d’inspiration principales :

  • Les notes orientales, qui évoquent le mystère sur un rythme nonchalant rappelant le mythe des Mille et une Nuits, que l’on retrouve principalement dans la chanson d’ouverture du dessin animé « Nuits d’Arabie » (« Arabian Nights »).
  • Le jazz de Harlem des années 1920, et notamment la musique de Fats Waller.

Alan Menken a également expliqué comment la musique avait évolué pour la version scénique d’Aladdin, créée à Seattle en 2011 puis produite à Broadway en 2014. Le jazz étant une composante très importante dans l’histoire de la comédie musicale, Alan Menken a ainsi beaucoup enrichi les chansons de notes jazzy et swing, en restant dans cette idée du jazz de Fats Waller.

Lire aussi: Qui double Aladdin en français ?

Naomi Scott - Speechless (from Aladdin) (Official Video)

Pour la musique du film en prises réelles, Guy Ritchie a exprimé à Alan Menken sa volonté de ne pas faire un film qui baigne dans l’univers du jazz des années 1920. Le compositeur a donc dû s’adapter, et c’est à travers une jolie métaphore qu’il a expliqué son cheminement : « Je suis l’architecte d’une maison, mais une fois les plans dessinés, je laisse les personnes à l’intérieur choisir la décoration et l’aménagement. Ce qui m’importe est de voir qu’ils se sentent bien dans la maison que j’ai dessiné, même si la décoration choisie n’est pas celle que j’aurais choisie personnellement« .

Subtilement, le compositeur a raconté son histoire avec l’équipe de réalisation et de production du film, et les concessions faites pour que ce film puisse voir le jour. Et effectivement, par rapport à la comédie musicale de Broadway qui était très riche sur le plan musical en termes de quantité de chansons, le nombre de morceaux est plus réduit dans le film.

Par ailleurs, Guy Ritchie voulant donner une musicalité plus pop à l’ensemble, une nouvelle chanson a été écrite, non pas pour Aladdin comme c’était le cas dans le musical, mais pour Jasmine, avec une chanson aux couleurs musicales très actuelles : « Speechless » (paroles écrites par le célébrissime duo Benj Pasek et Justin Paul, notamment à l’œuvre pour les musiques de The Greatest Showman).

Il en a été de même pour les orchestrations, qui sont passées du jazz dans le musical à la pop dans le film, avec une omniprésence de « beats » et de « bass » dans la plupart des chansons.

Dans ce récit que nous a livré Alan Menken, qui a présenté avec joie ce nouvel opus du héros Aladdin et de sa princesse Jasmine, une légère amertume sur les choix musicaux faits par la production du film s’est toutefois ressentie… Et si le film est très réussi dans sa réalisation et sa photographie, on ne peut qu’abonder dans le sens du compositeur et regretter les choix musicaux qui ont été faits ; les musiques d’Aladdin relèvent parfois du film d’action, notamment dans les poursuites.

Lire aussi: Un conte des Mille et Une Nuits

Les harmonies sont également moins riches que dans le musical et que dans le dessin animé, et les « beats » rappellent trop souvent l’univers musical des super-héros plutôt que celui des princes et princesses.

Alan Menken
Alan Menken, compositeur de la musique d'Aladdin

Les chansons emblématiques d'Aladdin

Plusieurs chansons d'Aladdin sont devenues des classiques Disney :

  • "Nuits d'Arabie" ("Arabian Nights") : La chanson d'ouverture qui plonge le spectateur dans l'univers oriental du film.
  • "Je suis ton meilleur ami" ("Friend Like Me") : Une chanson entraînante interprétée par le Génie, mettant en valeur ses pouvoirs et son humour.
  • "Prince Ali" : Une chanson festive qui annonce l'arrivée d'Aladdin en tant que Prince Ali à Agrabah.
  • "Ce rêve bleu" ("A Whole New World") : Une ballade romantique interprétée par Aladdin et Jasmine lors de leur voyage sur le tapis volant.

Si la chanson du film est interprétée par Lea Salonga et par Brad Kane, celle du générique est chantée par Regina Belle et Peabo Bryson. Et cette version va cartonner en se classant en haut des classements détrônant le cultissime "I will always love you" de Withney Houston.

L’original « A Whole New World » (« Ce rêve bleu » en France, ou « Un nouveau monde » au Québec) est créé en 1992. Il s’agit d’une chanson américaine composée par Alan Menken et par Tim Rice, pour les besoins du dessin animé Disney. La version originale, celle du cartoon, est d’abord enregistrée par Lea Salonga et par Brad Kane pour le film.

Puis, une seconde version est gravée sur disque, et sort en single, celle de Regina Belle et de Peabo Bryson, qui se classe n°1 au Billboard Hot 100 et au Hot Adult Contemporary Tracks, reçoit le Golden Globe de la « Meilleure chanson originale », l’Oscar de la « Meilleure chanson originale » en 1993, et le Grammy Award de la « Chanson de l’année » en 1994.

Lire aussi:

En France l’équivalent est « Ce rêve bleu« , et là encore l’histoire se répète, ou presque. La chanson entre au Top 50 le 11 décembre 1993. La période féérique des fêtes de Noël est évidemment propice à vendre du rêve… bleu.

En 2013, pour les besoins de l’album « We Love Disney« , un disque appartenant à la franchise du même nom, et contenant dix-sept titres issus des bandes originales de films Disney, « Ce rêve bleu » est repris par Joyce Jonathan et par Olympe.

Dans le film de Guy Ritchie « Aladdin« , actuellement en salles, si la chanson « A Whole New World » est défendue par Naomi Scott et par Mena Massoud - dans la version française par Hiba Tawaji et par Julien Alluguette, pour les besoins de la promo mondiale, c’est Zhavia Ward et Zayn Malik (issu du boysband One Direction) qui s’y collent. Le clip dépasse déjà les 50 millions de vues sur YouTube.

Quant à « Aladdin« , il enregistre 91,5 millions de dollars de recettes du vendredi 24 au dimanche 26 mai dernier aux États-Unis et au Canada, il s’agit là du 3ème meilleur démarrage de l’année, derrière « Avengers: Endgame » (357,1 millions) et « Captain Marvel » (153,4 millions). C’est ce qui ressort des résultats définitifs publiés mardi dernier par le cabinet spécialisé Exhibitor Relations.

En France, pour sa première semaine dans les salles obscures, le film a attiré 563 000 spectateurs. A titre de comparaison, en novembre 1993, le film d’animation « Aladdin » de John Musker et de Ron Clements avait démarré dans notre Hexagone avec 819 000 curieux en première semaine.

Analyse des personnages et de leurs représentations

Aladdin est truffé de stéréotypes et de clichés sur le monde arabe, et ce dès le tout début du film. Le premier personnage que l’on rencontre est un marchand arabe qui arrive en chameau et qui essaye de nous vendre à nous, le spectateur occidental, des marchandises qui soit ne fonctionnent pas soit sont une arnaque risible.

Un petit homme arabe essaye de nous divertir en nous souhaitant la bienvenue à Agrabah, « ville de la magie noire » (forcément noire, la magie d’un tel endroit), « d’enchantement », mais surtout ville de la marchandise qu’il veut nous faire gober.

Nous avons ici un film pour public occidental, où l’on nous montre un monde décidément « autre », « différent », « barbare », avec des méchants à nature cruelle, cupide, avare, tous avec des têtes d’arabes et les traits grotesques et déformés que Disney réserve à tous ses méchantEs, et puis POUF! tout d’un coup (un grand soulagement!) nous avons notre héros Aladdin, avec un teint un brin plus pâle que les autres, un nez et un look européen, un sourire Colgate et une voix de jeune lycéen américain.

Jafar : Le méchant archétypal

La figure de proue de ce racisme est indéniablement Jafar. Introduit par le marchand du début comme « un homme en noir, nourrissant de noirs desseins ». La version originale est encore plus explicite: « a dark man waits, with a dark purpose ». Là où en français l’homme est vêtu de noir, ici l’homme est sombre (dark). Et avec Jafar, TOUT est sombre: ses vêtements, sa peau, ses yeux (qui dans plusieurs gros plans sont rouges), sa barbe courbe et efféminée (encore un efféminé louche chez Disney), ainsi que ses désirs et sa cruauté.

C’est l’homme maléfique par excellence. En théorie Jafar et Aladdin viennent du même endroit, or la différence entre leurs visages laisse supposer une différence de nature, une différence qui se situe donc selon un axe double : à la fois leur différence de nature MORALE, mais également (et le premier vient accentuer le second) leur différence de nature RACIALE.

Jafar ne déroge, bien évidemment, pas à la règle. Son design doit à l'artiste de renom, Andreas Deja. Il en a fait un personnage au physique longiligne et étonnamment grand. Les méchants sont souvent affublés d'un acolyte, souvent peu digne de confiance car fourbe et peureux.

Jafar
Jafar, le grand vizir maléfique d'Agrabah

Aladdin : Un "diamant d'innocence" dans une société individualiste

Aladdin, dès les toutes premières images du film, nous est présenté comme « un diamant d’innocence, quelqu’un qui valait plus qu’on ne l’estimait ». Et, en effet, la façon dont la société estime Aladdin ne fait pas rêver. Les gardes le pourchassent sans relâche pour avoir volé du pain et le traitent de vaurien, les gens dans la rue se moquent de lui quand le prince le pousse dans la boue, les filles sexys et dénudées de la première chanson ne sont pas très contentes de le voir (les mêmes qui plus tard s’évanouiront à la vue du « prince Ali »…c’est que les femmes elles aiment les sous, hein ?)…

Décidément, si Aladdin veut s’en sortir (c’est à dire devenir riche et habiter dans un palais, son grand rêve), il va falloir qu’il le fasse tout seul, car cette société de barbares ne va pas l’aider.

Cette idéologie individualiste du film est présentée comme une réaction rationnelle d’Aladdin face à une société qui lui tourne le dos. Il n’y a pas d’entraide ici, les enfants! Débrouillez-vous tou-te-s seuls dans la vie.

Jasmine : Une princesse prisonnière des stéréotypes sexistes

Il est difficile de sous-estimer le sexisme véhiculé à travers le personnage de Jasmine. On a du mal a pressentir comment Jasmine pourrait être évaluée sur autre chose que son apparence, et en effet, Disney ne déçoit pas.

Jasmine est une princesse qui n’est jamais sortie de son palais. Son père, qui dit qu’il l’aime et veut être sur « qu’on s’occupe d’elle » avant qu’il meure, nous est présenté comme un homme naïf, manipulable mais qui ne fait au final de mal à personne. Mais alors pourquoi Jasmine n’est jamais sorti de son palais ? La réponse bien faible du père c’est « mais Jasmine tu es une princesse ».

La figure du père n’est pas présentée comme un patriarche despotique et autoritaire, mais comme un vieux gentil qui s’ « inquiète » pour sa fille. « Je veux uniquement m’assurer qu’on prenne bien soin de toi ».

Jasmine est prisonnière de sa condition de princesse, et non pas prisonnière d’une autorité patriarcale. C’est bien pour ça qu’elle dit « et bien peut-être n’ai-je plus envie d’être une princesse » et non pas quelque chose comme « mais c’est pas possible pourquoi tu ne me laisse pas SORTIR ? ».

Le film ici confirme tous les stéréotypes les plus sexistes et débiles qui soient, parce que Jasmine ne dure pas 5 minutes (1 minute 33 dans le film, pour être plus exact) sans avoir besoin d’un homme pour la sauver.

Une fois qu’Aladdin aura disparu (temporairement) de sa vie, la pauvre Jasmine va se retrouver démunie. Elle résiste toujours à son père qui veut la marier (pour son bien, répétons-le), mais globalement elle ne fait qu’attendre.

Au moment où on a besoin d’elle pour faire diversion, elle utilise son arme la plus puissante, celle que toute femme possède n’est-ce pas? Son corps.

Le Génie : Un personnage secondaire inoubliable

Le Génie, l'autre élément comique récurrent, incarne, après coup, le renouveau des héroïnes des studios de Mickey. Son comportement et sa voix sont en tous points l'exact contraire de Jafar. Ce contraste voulu entre les deux compères met en valeur la personnalité du Génie, qui est également à l'opposé de celle de Jafar.

Le premier personnage à naître sous le crayon de Éric Goldberg est celui du Génie, à partir des traits de Robin Williams. Ce dernier accepte de prêter sa voix au personnage et d’être payé au salaire le plus bas. À condition que le Génie occupe moins de 25% de la place sur les affiches et que sa voix ne soit pas utilisée pour le merchandising. Cette clause n’ayant pas été respectée, Robin Williams est entré en conflit avec la Walt Disney Company.

Le Génie
Le Génie, l'ami fidèle d'Aladdin

Impact culturel et économique de la musique d'Aladdin

Les musiques fédératrices "résonnent" en nous. "Elles ont une force évocatrice très forte, elles suscitent l'émotion, elles sont aussi inspirantes. Ce sont des chansons à message, des chansons intentionnelles. Elles sont écrites de manière à s'inscrire dans une époque, mais aussi à être finalement très universelles."

Si universelles que ni les textes ni les mélodies n'ont vieilli : plusieurs décennies après, on continue de fredonner les airs Disney.

Les chansons sont devenues "un attendu, un passage obligé, parce que c'est aussi de l'inconscient collectif". Elles répondent à un schéma attendu au cours du film, dans lequel on trouve notamment un thème consacré au héros qui fait part de ses rêves et de ses ambitions, un autre pour le méchant de l'histoire, et souvent une chanson d'amour, en duo.

Une tournée se déroule d'ailleurs cet hiver en France et de nouvelles dates sont déjà prévues en 2023 pour un grand concert spécial à l'occasion des 100 ans de Disney. Un enjeu économique qui découle de ce "marketing de la nostalgie".

Lors de ces représentations, il se développe "une connexion beaucoup plus particulière entre ce qui se passe sur scène et les spectateurs". Une musique qui séduit le public de génération en génération et des artistes de tous horizons, notamment le célèbre pianiste chinois Lang Lang, qui a sorti en septembre 2022 "The Disney Book" (chez Deutsche Grammophon), un album dans lequel il revisite ces airs populaires.

Les chansons, véritables emblèmes des films, doivent être des hits "parce que l'expérience en salle n'est plus ce qu'elle était", rappelle Gérard Dastugue. "Disney, on le voit avec un certain nombre de productions, hésite de plus en plus à sortir en salles et à basculer directement leur production sur leur plateforme", Disney+.

Pour s'assurer ces hits, de grands noms sont régulièrement choisis pour interpréter les chansons-titres des films. "Dans les années 90, on a eu Phil Collins avec Tarzan, Elton John avec Le Roi Lion".

La promotion du film passe aussi, en grande partie, par la musique.

Il y a trois enjeux, culturel, économique et humain, selon Gérard Dastugue. "Disney est d'abord une marque et une marque ne vit que dans la culture et dans la manière dont elle nourrit sa propre conscience de marque. Ils veulent être les premiers du souvenir, de la mémoire, de la nostalgie et de l'enfance. Et la chanson, c'est aussi l'air que l'on peut fredonner parce qu'on a peur dans le noir."

Si le succès des hits de Disney peut se mesurer différemment, "en termes de vente ou de téléchargements ou bien en point d'ancrage dans l'inconscient collectif auditif", il est indéniable et difficilement dépassable.

tags: #aladdin #disney #musique