Si je vous demande de me dire quel classique Disney a déclenché l’âge d’or des studios dans les années 1990, vous me direz tous : "La petite Sirène" ! Et oui, le fameux conte de Hans Christian Andersen adapté en film d’animation par le duo de réalisateur/scénaristes Musker et Clements. Ce mercredi 24 mai, les studios Disney dévoilent au cinéma une nouvelle adaptation en images réelles d’un de leur classique, les aventures d’Ariel, la jolie sirène rousse devenue princesse. Encore un chef d’œuvre de Walt Disney. Une fois de plus, la production a su mettre en avant sa poésie légendaire et sa magie envoûtante. La petite Sirène est une magnifique histoire devenue culte.
Ariel: Une Sirène Curieuse et Rebelle
Dans les dessins animés ... La Petite Sirène ! Ariel : Une sirène curieuse, rêveuse, rebelle. C'est un personnage qui est fasciné et émerveillé par le monde humain jusqu'à tombé amoureuse d'un humain. Oui, à cause d'un odieux coup de foudre mais là, il y a une excuse. Et comme elle est en pleine crise d'adolescence, elle choisit la solution la plus simple pour avoir ce dont elle à ...
Le 24 mai 2023 sortait l'adaptation live action de "La Petite Sirène". C’est un film qui a marqué l’année, notamment par la polémique qu’il a générée. Halle Bailey, actrice et chanteuse noire, dans la peau de la Petite Sirène, des millions d'enfants s’en souviendront. Le film en live action, sorti en 2023, est disponible sur Canal+. Quant au dessin animé original, vous pouvez toujours le voir sur Disney+.
Mais la sortie évènement de ce film familial peine à faire oublier le déferlement de haine provoqué par le choix de l’actrice principale, l’afro-américaine Hailey Bailey, dont la couleur de peau diffère du teint de porcelaine de l’héroïne du film d’animation sorti en 1989.
L’ensemble de l’histoire a été adaptée pour mieux fonctionner face à un public juvénile. Mais il fallait surtout inventer une autre fin, sous peine de traumatiser des générations entières d’enfants dans le monde. Chez Walt Disney, La Petite Sirène est une grande histoire d’amour. Dans la version de Walt Disney, la jeune sirène Ariel rêve de visiter le monde des hommes. Après avoir sauvé la vie d’un homme tombé en mer, qui se trouve être un prince, elle passe un pacte avec sa méchante tante Ursula, échangeant sa voix contre des jambes pour marcher sur terre. La seule manière de retrouver son doux timbre : un véritable baiser d’amour… qu’elle finit par obtenir, non sans quelques péripéties.
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La Version Originale du Conte d'Andersen: Sombre et Tragique
Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’aucune de ces versions, aussi controversées puissent-elles être, ne représente fidèlement ce que Hans Christian Andersen avait écrit dans son conte paru en 1837. Cette version-là était bien plus sombre que le dessin animé imaginé par Walt Disney. Pourtant, les commentateurs qui se justifient par l’idée de « respecter » l’œuvre originale oublient certainement que le dessin animé proposé par la firme de Mickey n’a quasiment rien à voir avec la véritable histoire de La petite sirène, écrite par le danois Hans Christian Andersen et parue en 1837. Disney n’en a proposé qu’une version très édulcorée, dépouillée de ses passages les plus glauques et de sa fin déchirante sans oublier son catéchisme chrétien qui frôle le puritanisme. Loin d’un conte de fées, La petite sirène d’Andersen est avant tout une tragédie.
Dans le conte original de La Petite Sirène, la jeune Ariel souffre et joue littéralement sa vie à trop rêver au monde des humains. Dans la version originale du conte, certains personnages adorés des fans de Disney n’existent pas - notamment le crabe Sébastien, qui apporte une note d’humour dans la version édulcorée. Surtout, la fin du conte n’est pas très joyeuse. Chez Andersen, le prince ne choisit pas Ariel pour épouse, ce qui, selon les termes du contrat signé avec Ursula, la condamne à mourir. À moins qu’elle ne choisisse plutôt de faire couler le sang de son bien-aimé elle-même pour contrer le sort. Ariel renonce à cette idée, mais doit donc accepter d’errer sans âme dans le tréfonds des océans pendant 300 ans.
Chez Disney, c’est la méchante Ursula qui se transforme en séductrice pour détourner le bel Éric des bras d'Ariel. Dans le livre, le prince décide d’épouser une femme qui lui est promise et part en voyage de noces devant les yeux de la sirène désespérée. On lui propose de rejoindre l’océan à condition de tuer le prince mais elle refuse par amour et se laisse mourir, rongée par la tristesse. On a vu mieux comme happy end.
La Morale Religieuse Comme Fil Conducteur
Mais alors pourquoi écrire une histoire qui finit mal ? Il convient de replacer l’œuvre d’Andersen dans son contexte. Ses contes se sont largement inspirés des préceptes chrétiens, omniprésents dans la littérature danoise de son époque. Cette influence imprègne l’intégralité du récit, à commencer par le pacte d’Ariel avec la sorcière des mers, un diable digne de Faust. Ariel lui demande de la transformer en humaine car on lui a raconté que les hommes de la surface ont une « âme immortelle », comprenez la reconnaissance par Dieu et l’accès au paradis. En échange de son sort, la sorcière ne lui vole pas sa voix comme chez Disney mais lui coupe la langue.
Cette thématique de la douleur est récurrente dans le livre et on peut y voir une sorte de pénitence très religieuse pour se rapprocher du seigneur. Ainsi, quand Ariel marche sur ses jambes humaines pour la première fois, elle a l’impression qu’on lui enfonce des couteaux aiguisés dans les pieds à chaque pas. La fin tragique du conte sonne alors comme une mise en garde très chrétienne : l’héroïne qui est tombée amoureuse d’un prince est punie pour s’être détournée du chemin vers Dieu.
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Fallait-il, par respect, reprendre la trame originale ? Comme le souligne à juste titre la professeure de littérature Michelle Smith dans un article consacré à La petite sirène : « La transformation par Disney d’un récit de salut et de dévotion religieuse en simple histoire d’amour n’est qu’un exemple de la façon dont les contes de fées s’adaptent à de nouveaux contextes ».
La Petite Sirène d'Andersen: Un Conte Autobiographique?
Pour certains, "La Petite Sirène" de Hans Christian Andersen est à n'en pas douter un conte autobiographique, la queue de sirène en moins. Dans les années 20, l'auteur est, en quelque sorte, adopté par la famille de Jonas Collin, "homme politique danois et mécène des arts influents", décrit Vanity Fair. Et, au fil du temps, il tombe amoureux de son fils. Malheureusement, cet amour n'est pas réciproque. Il y aurait ainsi un parallèle entre son amour impossible avec le fils Collin, et l'amour impossible de La Petite Sirène avec le prince. Même si, rappelons-le, si La Petite Sirène voulait épouser le prince, c'était avant tout pour obtenir une âme éternelle. Un amour plutôt "intéressé", donc.
Lorsqu’il débute l’écriture de son conte en 1835, il traverse une terrible épreuve : Edvard Collin, l’homme dont il est éperdument épris a décidé de se marier avec une femme. Nul doute que ce drame personnel a directement inspiré l’épopée d’Ariel qui voit le prince dont elle est amoureuse s’unir à une autre.
Adaptations et Évolutions des Contes de Fées
La morale de "La Petite Sirène" pourrait bien être celle de l'enfant qui veut grandir trop vite et qui idéalise l'avenir. Celle de l'enfant qui, aveuglé par ses envies, ignore les avertissements et les conseils que l'on peut lui donner pour le protéger. Celle de l'enfant qui, absorbé par ses désirs, fonce tête baissée sans réfléchir, quitte à chuter fatalement. Du moins, en ce qui concerne le conte d'Andersen.
En règle générale, les films tirés de contes sont destinés à un public familial, et proposent souvent une version « aseptisée » d’histoires bien plus effroyables et dérangeantes. Exemple avec l’œuvre de Hans Christian Andersen. La grande majorité des critiques récentes soutiennent qu’un personnage de sirène noire ne respecterait pas l’intention du conte de fées original... Or, les contes de fées ont toujours été réadaptés au gré des époques. Le film de Disney en 1989 était déjà radicalement différent de l’œuvre de Hans Christian Andersen, un écrivain un peu en marge de la société et incapable d’exprimer ses désirs.
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Loin d’être la romance chère aux fans de Disney, sa Petite Sirène est en fait le récit d’un amour torturé et non partagé, écrit au moment où l’homme dont il était épris se mariait.
L'Importance de l'Adaptation Culturelle
L’indignation suscitée par les contes de fées qui jouent avec les codes ethniques et culturels est injustifiée. La plupart des cultures regorgent de variantes de contes populaires, que l’on retrouve dans tous les pays du monde. La façon dont on les raconte a évolué, elle aussi. Initialement transmis de façon orale, ils ont fait l’objet de versions littéraires, dès le XVIIᵉ siècle, cinématographiques ou télévisuelles et de jeux, à partir du XXᵉ siècle.C’est précisément grâce à ces adaptations constantes à de nouveaux publics et standards culturels que les contes de fées ont perduré.
Les adaptations animées de Walt Disney, à commencer par Blanche-Neige en 1937, ont fini par constituer le prisme culturel à travers lequel nous appréhendons les contes de fées. C’est une des raisons pour lesquelles nous n’avons plus conscience des diverses origines et traditions qui les entourent. Et ces films, destinés à un public familial, sont une version aseptisée de contes souvent bien plus effroyables et dérangeants.
Contrairement aux films de Walt Disney, La Petite Sirène d’Andersen est l’histoire tragique d’une souffrance et d’un sacrifice extrême. P.L. Travers, l’autrice de Mary Poppins, a écrit qu’elle n’aimait pas la lente agonie de la sirène et trouvait les « tortures déguisées en piété » d’Andersen « démoralisantes ».
La Petite Sirène est également un excellent exemple de l’accent mis par Andersen sur le sacrifice et la souffrance des femmes. Elle se fait couper la langue par la sorcière de la mer, qui la réduit ainsi au silence. Elle n’en conserve pas moins sa délicate féminité, et une « démarche légère et gracieuse » sur des jambes durement gagnées au prix d’une douleur aiguë.
Le conte de fées d’Andersen n’est cependant pas une histoire d’amour puisque le prince n’éprouve rien envers la sirène. Bien qu’impressionné par son dévouement, il la considère comme une enfant, ou un animal. Il l’autorise même à « dormir sur un coussin de velours à sa porte ».
Des échos de la vie d’Andersen ont inévitablement influencé l’histoire de ses personnages opprimés et pitoyables. Andersen a écrit qu’il avait sciemment évité le principe d’autres récits de sirènes, tel Ondine, écrit en 1811 par Friedrich de la Motte Fouqué, selon lequel l’amour humain permet d’acquérir une âme : « Ça n’a aucun sens ! […] Je ne cautionnerai jamais ce genre de chose. J’ai laissé ma sirène suivre un chemin plus naturel, plus divin. »
Au XIXᵉ siècle, les contes de fées tels que ceux des frères Grimm cherchaient en général à cibler le comportement et la moralité des filles. En ce qui concerne La Petite Sirène, le sort qui lui est réservé tout au long du récit peut être interprété comme une punition qui lui est infligée pour avoir ressenti une curiosité sexuelle à l’égard du prince. C’est aussi une façon de la mettre en garde contre toute velléité de quitter le monde marin auquel elle appartient.
À la fin du conte d’Andersen, la petite sirène est transformée en écume puis en « fille de l’air » susceptible d’obtenir une âme après trois siècles de compassion et d’abnégation. La fonction d’éducation morale qui y est attachée ne fait ici aucun doute. Les jeunes lecteurs sont informés que leurs bonnes actions réduiront d’un an le temps d’attente de La Petite Sirène (et des autres filles de l’air), tandis que les mauvaises l’allongeront.
La transformation par Disney d’un récit de salut et de dévotion religieuse en simple histoire d’amour n’est qu’un exemple de la façon dont les contes de fées s’adaptent à de nouveaux contextes. La nouvelle adaptation en prises de vues réelles, avec Halle Bailey, qui cherche à donner aux enfants des minorités ethniques le sentiment qu’ils sont représentés dans les contes de fées, n’est qu’une nouvelle version de l’histoire.
Cette volonté de diversifier les adaptations de contes de fées s’appuie sur le côté queer de La Petite Sirène. On y voit le parallèle avec la bisexualité d’Andersen et l’expérience des individus transgenres.